Coignet, Jules   [Hrsg.]; Achard, Amédée   [Hrsg.]
Bade et ses environs — Paris, 1858

Seite: 58
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LE CHATEAU DE LA FAVORITE.

plus extravagantes de l'art au xvm" siècle. Ce ne sont partout que festons, chicorées, astragales, oves,
pots à fleurs ; les appartements, meublés dans le style rococo, sont tout remplis de chinoiseries à rendre
folle l'ombre coquette de madame de Pompadour ; aux plafonds chargés de moulures dorées pendent
des lustres de verre de Venise d'un goût baroque et charmant ; les consoles et les étagères sont
chargées de porcelaines de Frackenthal. Voilà , sur cette cheminée, des statuettes et des services de
vieux Saxe. Ces armoires vitrées regorgent de verreries gravées, gobelets, carafes, bouteilles, chopes,
où les artistes de la Bohème ont prodigué les blasons, les devises, les chasses et les guirlandes. Une
table immense est couverte de plats et de soupières d'un travail admirable en faïence, représentant
des hures de sanglier, des perdrix, des canards, des choux, des raves, des faisans, des artichauts,
cent caprices enfin qui rappellent la science de Vatel. Un boudoir entier est tapissé de glaces où la
gravure a dessiné des personnages et des fleurs. Les portes sont historiées et ornées de trumeaux; les
flambeaux et les girandoles de cristal ont mille formes bizarres.
Partout la fantaisie se mêle au luxe.

Le château de la Favorite fut bâti en 1725 par la princesse Sibylle, veuve du fameux mar-
grave Louis - Guillaume, qui fut vainqueur des Turcs. Elle s'y retira avec sa cour et y vécut au
milieu de fêtes, tempérées une fois l'an par les rigueurs de la pénitence. Tout à coup les bals
finissaient; plus de danses et de concerts. Le château, tout à l'heure plein d'harmonie et de lumière,
devenait silencieux et désert. Les rires s'éteignaient comme si la mort eût tout à coup traversé la
Favorite.

C'est que l'heure du carême avait sonné, et la princesse Sibylle se retirait dans l'ermitage qu'elle
avait fait construire dans le parc, près du château. Ses dames et ses demoiselles d'honneur l'y suivaient
et y restaient enfermées jusqu'au dernier jour.

Adieu boudoirs, adieu jardins !

La retraite de la princesse Sibylle était sévère comme sa vie habituelle était joyeuse et vive. On voit
encore le ciliée armé de pointes de 1er, la discipline aux lanières de cuir, le lit de crin, la chaise de
[»aille que renfermait la cellule de la princesse.

Elle priait et faisait pénitence. Elle apprêtait elle-même les mets qu'elle mangeait, et s'asseyait
a une table autour de laquelle prenaient place les figures de saint Joseph, de sainte Madeleine
et du Christ.

Ces trois ligures, de grandeur naturelle et vêtues des costumes que la tradition leur prête, sont
encore dans l'oratoire où la concierge du château conduit les touristes. Un prie-Dieu est auprès. Des
fleurs artificielles décorent la nudité des murs.

Mais dès la première heure qui suivait la fin du carême, la princesse Sibylle quittait son ermitage et
rentrait au château de la Favorite. Les robes de bure tombaient, le satin remplaçait le cilice ; on ne
s'agenouillait plus sur la pierre, et les mains qui venaient d'égrener le rosaire se chargeaient de bijoux.
C'était alors le temps des mascarades et des fêtes.

On parcourait en habits somptueux les galeries illuminées, et ce magnifique boudoir chinois où les
portraits du margrave et de sa femme les représentent sous soixante et douze costumes divers revoyait
ses hôtes joyeux.

Chansons et menuets, cavalcades et comédies duraient alors jusqu'au bout de l'an.
Ce fût le beau temps de la Favorite.

On y venait de toutes les cours voisines, et les princes en voyage ne manquaient pas de rendre
visite à la princesse Sibylle. Quand le bal était fini, le tour de la chasse arrivait. Le plaisir succédait
au plaisir.

Maintenant les pelouses et les longues avenues sont parcourues à toute heure par les touristes. La
maîtresse de ces beaux lieux n'est plus, mais les jardins ont conservé les mêmes grâces et la même
fraîcheur. Les roses ne sont-elles pas éternelles ?
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