Coignet, Jules   [Hrsg.]; Achard, Amédée   [Hrsg.]
Bade et ses environs — Paris, 1858

Seite: 84
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ALLERHEILIGEN.

des chênes hérissent les parois déchirées de cette brèche colossale qu'on dirait faite par l'épée de
Roland ; partout où une anfractuosité de la pierre permet aux racines de s'accrocher, un arbre s'élève.
Les deux rampes montent presque droites comme des remparts. Parfois la roche est verticale et unie;
plus loin elle se creuse en voûte. C'est un cap ou c'est une grotte. Là-haut c'est le Kaeseleirs, d'où la
vue s'étend sur dix lieues de montagnes; là-bas c'est le Ziguenerloch, où quelque temps une bande de
bohémiens s'est abritée. Cette place où vous voyez une croix dont les bras se dessinent dans l'espace,
c'est le Rabennest ou Nid de corbeaux. Un enfant est tombé de cette hauteur dans l'abîme en voulant
s'emparer du nid. Un autre pan de roc porte le nom de Reisterprung ou Saut du cavalier. La tradi-
tion rapporte que dans la guerre de trente ans, un cavalier suédois arrivé là, et tout près d'être saisi
par les ennemis lancés à sa poursuite, joua sa vie hardiment ; il piqua son cheval de l'éperon et franchit
l'abîme d'un seul bond.

Pour permettre aux touristes l'ascension des Sept Cascades, il a fallu tailler un chemin dans la mon-
tagne, suspendre des échelles armées de crampons de fer aux parois des rochers, et jeter de légers
ponts sur l'abîme. Sans ces utiles précautions un chasseur de chamois ne pourrait pas gravir ces rudes
escarpements toujours détrempés d'une vapeur d'eau.

Un sentier, que dis-je ! une découpure pratiquée dans le roc même suit le torrent de chute en chute.
C'est parfois une corniche étroite suspendue entre la montagne et le torrent, mais une rampe de bois
rend le passage facile, même aux Parisiennes ; plus loin c'est une échelle qui se dresse sous les pieds
du voyageur ; plus loin c'est un étroit sentier sur l'herbe humide au bord de l'eau ; des ponts de bois
faits de quelques poutrelles aident à passer d'une rive à l'autre. Partout le torrent écume, et partout il
change d'aspect. C'est une nappe qui caresse un rocher poli; c'est un bassin profond où l'eau limpide
se repose; c'est un archipel de récifs noirs entre lesquels la vague se brise; c'est une rigole où le flot
s'engouffre et fuit avec la vitesse d'une flèche. Et de tous côtés c'est un entassement prodigieux de blocs
énormes, d'arbres et d'écume.

Cette longue déchirure par laquelle le torrent s'ouvre un passage ne compte pas moins de neuf cas-
cades dans un espace d'un kilomètre. La montagne par laquelle il s'écoule avec des rumeurs infinies
semble ouverte en deux parts comme par le coup de sabre d'un géant. La nature féconde a couvert
d'un manteau de feuillage les deux lèvres de la plaie.

Chaque cascade a sa forme et son caractère. Ici elle se creuse un lit dans le roc ; l'eau limpide laisse
voir le fond; la mousse, pareille au velours, en tapisse la margelle, et l'eau s'échappe en écumant
parmi la pierre. On cherche des yeux les naïades dont la mythologie peuplait les claires fontaines. Là
le torrent se précipite d'un bond et rugit comme une bête fauve. L'élan de ces chutes hardies trace
une courbe élégante dont la voûte est semblable au cristal. Plus loin l'eau glisse sans bruit sur une
rampe polie comme une glace ; c'est alors une lame d'argent qui frissonne et disparait. Vous faites
quelques pas encore, et la cascade s'étend en larges nappes qui s'éfrangent en tombant ; des cailloux
roses brillent sous la transparence du Ilot.

Souvent les rayons du soleil, tombant dans le gouffre, éclairent d une lumière éclatante l'écume
argentée qui frémit. L'arc-en-ciel jette son écharpe aux mille couleurs sur les Sept Cascades, et revêt
d'un charme poétique ces solitudes alpestres. On dirait que les fées invisibles des eaux, surprises
par le jour, ont laissé tomber dans le torrent leurs voiles d'azur, de pourpre et d'or. On les cherche,
on les appelle, et le murmure du vent dans les bouleaux imite leurs doux soupirs.

Si vous vous arrêtez sur ces passerelles rustiques suspendues au-dessus du Griendenbaoh , vous
verrez tout à la fois une cascade sous vos pieds, une cascade sur votre tète. Tout en haut cette bande
d'azur qu'encadre une bordure verte, c'est le ciel.

Chaque pas découvre une surprise nouvelle ; chaque point de vue semble plus pittoresque et plus
beau que celui qui l'a précédé. On s'étonne et l'on admire ; on marche encore, et le paysage s'embellit
tout à coup de grâces inattendues.
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