Amélineau, Emile  
Monuments pour servir à l'histoire de l'Egypte chrétienne aux IVe et Ve siècles: textes et traduction (Band 1): Monuments pour servir à l'histoire de l'Egypte chrétienne aux IVe et Ve siècles: textes et traduction — Paris, 1888

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MONUMENTS, ETC.

LXXV

invectives : la vie des misérables pécheurs qui s'offraient à ses regards l'exaspérait.
Comme les pécheurs sont nombreux, même au Caire, il était dans un état d'exas-
pération continuelle : nuit et jour, il invectivait et criait, semblable au juif Jésus qui,
lors de la révolte de Judée et le siège de Jérusalem par Titus, cria la même malé-
diction pendant trois ans. On le traita de fou : il n'avait plus qu'un pas à franchir
pour être saint. Ce pas, ses voisins et ceux dont ses invectives gênaient la tran-
quillité, le lui firent franchir : on le dénonça au gouverneur comme un fléau public.
Le gouverneur le fit arrêter, charger de chaînes, lui fit mettre les fers aux pieds
et aux mains, et le scheikh Saleh fut mis en prison sous bonne garde, les portes
étant bien et dûment fermées. Mais que peuvent les précautions humaines contre
les amis de Dieu? Le lendemain matin les gardes ne retrouvèrent plus que les
chaînes et les fers dans la prison : Saleh était dans la rue, priant Allah de sa plus
belle voix, reprochant de ses cris les plus aigus leur incroyance à la foule des
tièdes musulmans qui font passer les biens de ce monde avant ceux de la vie future.
Il s'était endormi fou, il se réveilla saint. Depuis ce jour Saleh le fou devint le scheikh
Saleh abou Hadid, c'est-à-dire le scheikh Honnête, le Père aux fers. Sa vénération
est toujours en grand honneur.

Un sceptique trouvera peut-être que de pareils faits sont d'un autre âge et qu'au
fond il n'était peut-être pas très difficile de faire pareils prodiges. Je peux lui citer
des faits contemporains et qui ne sont certainement pas d'un âge autre que le nôtre,
comme on le verra. J'ai entendu raconter à des Européens qui m'ont certifié le
fait qu'un musulman, renouvelant les prodiges des ascètes antiques, avait fait vœu
de rester toujours assis à l'endroit où il se trouvait. Il vécut trente ans dans cette
position, exposé au soleil et à toutes les intempéries de l'air. Il acquit bientôt une
immense célébrité, on venait en foule près de lui, il eut des disciples qui vivaient
des aumônes faites au saint et qui s'en trouvaient, ma foi, fort bien. Un pacha géné-
reux et fervent lui fit même présent d'une tente de pourpre et d'or où il s'abritait
contre les ardeurs torrides de l'astre du jour et la fraîcheur des nuits : quand le Nil
montait, ses disciples le soulevaient de terre de peur que l'eau ne l'atteignît, ils se
relayaient les uns les autres jusqu'au moment où l'eau s'étant retirée avait laissé la
place libre, et alors on l'asseyait de nouveau. Trente ans durant, il ne coupa ni les
cheveux de sa tête, ni les ongles de ses pieds et de ses mains. Je laisse à penser
l'état de décomposition'vivante où se trouvait ce malheureux quand il mourut.

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