Amélineau, Emile  
Monuments pour servir à l'histoire de l'Egypte chrétienne aux IVe et Ve siècles: textes et traduction (Band 1): Monuments pour servir à l'histoire de l'Egypte chrétienne aux IVe et Ve siècles: textes et traduction — Paris, 1888

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LXXVIII

E. AMÉLINEAU.

d'années, et il avait uni sa destinée à celle d'une fellaha qui, pas plus que lui, ne
soupçonnait ce qui allait arriver. Comme Bereqa allait atteindre ses vingt ans, il
entendit parler du service militaire, de levées qu'on faisait pour le compte du gou-
vernement égyptien et qu'on destinait à renforcer les garnisons du Soudan : ses
vœux ne s'étaient jamais tournés du côté de la milice séculière, il n'eut donc aucune
peine à s'engager dans la milice céleste et à renoncer à tous les honneurs qu'il
aurait pu trouver dans la carrière militaire. Dès lors sa conduite devint étrange, il
contrent le fou, préférant paraître insensé aux yeux des hommes et être sage en
présence de Dieu. Les actions extraordinaires, les prières nombreuses qu'il faisait,
le peu de souci qu'il semblait prendre de la vie à l'extérieur, l'habitude qu'il eut
bien vite contractée de ne jamais adresser la parole aux hommes que pour leur
parler des choses de Dieu, le firent bientôt entourer de respect et considérer comme
un saint. Ce qui avait d'abord paru les actes d'un fou, devint des œuvres mer-
veilleuses dont le secret échappait à l'humaine connaissance. On l'a dit avec raison :
du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, et la proposition réciproque n'est pas
moins vraie. Bereqa fut consulté, il donna des recettes infaillibles pour guérir les
chameaux malades, les vaches infirmes, tous les estropiés de la nature. Sa propre
femme, qui osa douter de son excellente sainteté, éprouva tour à tour les effets
terribles et salutaires de sa puissance surnaturelle; car il ne connaissait plus ni la
chair ni le sang, et la malheureuse incrédule, affligée d'une cruelle maladie, fut
obligée, pour obtenir sa guérison, de recourir à l'intercession de celui dont elle
avait osé mettre le pouvoir en doute. J'avoue que lorsque j'entendis raconter ces
faits, ma curiosité fut vivement excitée, surtout lorsqu'on ajouta que Bereqa pou-
vait lire à volonté dans l'avenir et dans les plus mystérieux secrets de la nature,
comme dans un livre ouvert. Ce n'était point, disait-on encore, un vulgaire sorcier,
car ses recettes n'étaient que des prières. Je souhaitai donc vivement de le voir et
mon bonheur voulut que, dans l'après-midi du second jour que je passai dans
l'heureux village, comme je me livrais avec mes amis à quelque profane occupa-
tion, mon oreille fut tout à coup frappée de sons étranges et gutturaux qui me firent
soudainement tourner la tête du côté d'où ils partaient. C'était Bereqa en personne :
il s'annonçait de loin par des éjaculations aussi pieuses que sonores. Il fut bientôt
près de nous, criant, soufflant toujours. Je ne pus comprendre une seule de ses
paroles et l'on ne voulut pas me les traduire : elles étaient sans doute trop saintes
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