L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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ville, — à l'exception de Diderot, — se prirent pour les grâces aimables, mais un peu vulgaires,
de ce facile pinceau. Après le solennel ennui des dernières années de Louis XIV, il y avait eu
comme une détente subite de toutes les hypocrisies imposées, une revanche des sens contre l'ascé-
tisme, on pourrait dire une explosion de l'impudeur trop longtemps comprimée. Le roi lui-même
donnant l'exemple, tout ce monde s'abandonnait, se lâchait sans scrupule. C'était une bacchanale,
une saturnale, une orgie à peu près universelle, à laquelle la mythologie antique rendit le service
de fournir un vocabulaire acceptable et des formules décentes. Les Grâces, Vénus, les Amours
remplirent les livres des poètes et les tableaux des peintres; et de tous les peintres du temps
aucun n'aima ni n'excella comme Boucher à peindre les Amours.

Je ne puis résister au plaisir de transcrire une page vraiment charmante et caractéristique de
MM. de Concourt1 sur cette inépuisable prodigalité d'Amours :

« Autour de cette Vénus, dans le ciel de cette Cyithère, au milieu de ce sérail aérien, au travers
de ces nuages éclairés par le corps des déesses, le peintre jette une pluie d'Amours. 11 les suspend
en grappe, il les noue en couronne, il les répand et les essaime comme une frise de Clodion ; il les
culbute dans le giron des Grâces. Il disperse leur bande, il la rassemble; il donne à tous l'envolée,
il les jette nus et polissonnant sur la nuée. Ce sont les enfants gâtés de Boucher. Joufflus, les
cheveux frisés et leur volant au front en gros accroche-cœurs, leurs larges prunelles souriant à
travers leurs grands cils, le petit nez au vent, la bouche en cul de poule, le menton fendu par une
fossette, ils sont partout dans son œuvre. Ils voltigent autour de leur mère comme une cour
d'oiseaux; ils jouent aux pieds des Muses avec les attributs des arts et des sciences; ils enjambent le
char attelé de colombes, et, qu'ils mangent à pleine bouche le raisin des Bacchanales ou qu'ils visent
au blanc dans la cible d'un cœur; qu'ils représentent les Saisons, qu'armés du maillet et du ciseau,
ils aient l'air d'Amours échappés de l'opéra de Pygmalion ou qu'ils soient seulement des enfants
qui s'amusent, ils sont charmants à voir avec leurs petites mains engorgées, leurs jointures
bouffies, leurs ventres ronds où le nombril semble une fossette, leurs derrières de Cupidon, leurs
mollets dodus, leurs formes ébauchées et renflées, qui, parfois, sous le crayon de Boucher, prennent
une ampleur presque uperbe. »

Mais la favorite n'aima pas seulement la peinture. La protection qu'elle accorda aux artistes, et
même aux littérateurs de son temps, fait en quelque sorte partie de son rôle officiel et pouvait,
dans plus d'un cas, être suspecte de calcul intéressé. Une publication récente nous permet de pénétrer
plus profondément dans sa vie intime et ne laisse aucun doute possible sur la sincérité de ses goûts
artistiques.

Le livre-journal de Lazare Duvaux, marchand bijoutier ordinaire du roi, récemment publié par
M. Louis Courajod2, nous apprend que, du 6 octobre 1750 au 2 janvier 1753, la favorite lui a payé,
pour achat de porcelaines et de laques de Chine et du Japon, pour meubles et objets rares destinés
à la décoration de ses résidences, la somme de 139,625 livres, ce qui ne fait pas loin de 5,000 livres
par mois et de 60,000 livres par an.

Si Kon songe à ce que représenteraient maintenant les mêmes sommes, il faut avouer que, même
de nos jours où le goût du bibelot et du bric-à-brac a pris un développement si considérable, M1"" de
Pompadour tiendrait parmi nos'amateurs un rang fort honorable. Il est regrettable que, à partir du
2 janvier 1753 jusqu'au 24 décembre 1756, on ne trouve plus, dans le Journal de Duvaux, la men-
tion des reçus de M'nc de Pompadour. Nous devons croire que l'éditeur aura voulu alléger cette
publication de détails qui lui auront paru inutiles, mais qui auraient eu une certaine importance pour
le point particulier qui nous occupe. Sans doute on pourrait retrouver le chiffre des achats de la Pom-
padour en relevant un à un tous les articles qui la concernent; mais ce serait un détail infini et d'un

1. L'Art du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt; 2e édition, revue et augmentée. 2 vol. in-8. Paris, Rapilly,
libraire et marchand d'estampes, y, quai Malaquais. 1873.

2. Livre-Journal de Lazare Duvaux, marchand bijoutier ordinaire du roy, 1748-1758^ précédé d'une étude sur le goût, sur le commerce des
objets d'art, au milieu du xviiie siècle, et accompagné d'une table alphabétique des noms d'hommes, de lieux et d'objets mentionnés dans le journal et
dans l'introduction. 2 vol. in-8° de 426 et 399 pages. Imprimé chez Lahure, pour la Société des Bibliophiles français, en mdccclxxiii. —
En vente à Paris, chez Aubry, libraire, rue Séguicr, 18.
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