L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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JEAN-BAPTISTE ISABEY. 4'

« J'arrivai au bal escorté d'un cavalier habillé en garde du corps, tandis que je me cachais sous
un domino rose. En entrant dans la salle, je joignis Mmc de Calignac, ainsi qu'il avait été convenu. Elle
me dit d'entrer dans une loge touchant les avant-scènes et occupée par MM. les pages. La
vue d'une femme dans la loge de ces Messieurs fit sensation. Après quelques minutes d'un dia-
logue fort animé d'où je sortis à mon honneur, la porte de la loge s'ouvrit, et la comtesse,
m'offrant le bras, m'entraîna pour intriguer la Reine, disait-elle. Je la suivis, mais je jugeai,
par l'accueil que me fit Sa Majesté, qu'elle était prévenue de mon déguisement et qu'elle voulait
se divertir. Invité à ôter mon masque, je le fis, et l'air modeste avec lequel je portais la poudre,
le bouton de rose et les deux longues boucles qui complétaient ma coiffure excitèrent l'hilarité
de la Reine et de la princesse de Polignac, qui l'accompagnait. »

Mais, de légère et galante qu'elle était, la scène allait devenir burlesque et inconvenante.
Il existait alors un personnage dont on agréait fort le méchant esprit, consistant, chose dangereuse
parfois, mais toujours facile, à mystifier des gens qui ne se connaissaient pas. Ce mystificateur
parenté, breveté, se nommait Musson. Il assistait à ce bal, où il était venu sous l'ample
déguisement d'une nourrice. 11 faisait grand bruit. Quoiqu'il connût parfaitement le déguisement
de la Reine, et précisément parce cpi'il le connaissait, il s'approcha, et, voyant Isabey sans
masque, sachant ou ne sachant pas qui il était, il le réclama d'un ton impérieux et pleurard
comme un enfant qu'on lui avait donné en sevrage. Il s'était, l'ingrat, dérobé, disait-il, à ses
soins maternels. La scène se prolongeait, prête à devenir scabreuse; Musson s'échauffait, on
faisait cercle; tout à coup Isabey retrousse son domino rose, le roule autour de sa taille,
s'élance, des jambes et des bras enlace une colonne d'avant-scène, se hisse et disparaît par
une loge des premières.

Ayant changé de costume, il revint, assez inquiet de son inconvenante équipée; mais la
Reine avait ri de tout son cœur, et elle se retira plus tard, donnant le bras au comte d'Artois,
son cavalier habituel pour ces sortes de plaisirs, que le Roi ne partageait jamais, et dont on lui
faisait même un secret.

La force et la souplesse dont il venait de donner une preuve devant la Cour, Isabey les
possédait encore, diminuées sans doute, mais encore remarquables, dans sa vieillesse. Nous l'avons
vu, en 1849, à Versailles, saisir la courroie d'une voiture lancée au grand trot,' et, au mortel effroi
de ses amis, d'un pied sûr, escalader le coupé et s'asseoir en riant sur la banquette de l'impériale.

Cependant, suivre la Cour, fréquenter les pages était chose coûteuse; souvent la bourse
d'Isabey criait famine. Il faisait des portraits, c'est vrai, mais grands seigneurs et grandes dames
payaient à leurs heures, et parfois même oubliaient; aussi le budget du petit Lorrain se trou-
vait-il, comme celui de la monarchie, rarement en équilibre, étant forcé de faire de fréquents
voyages à Pars. David, enfin revenu de Rome, lui avait accordé l'honneur d'entrer dans son
atelier; l'élève n'y venait point avec l'assiduité exigée. Le maître, lui trouvant de précieuses
dispositions, grondait; Isabey aimait mieux se laisser condamner comme coupable que d'avouer
que sa folle vie lui donnant l'occasion d'exécuter quelques portraits, il ne pouvait la quitter.
David finit par connaître sa position; faisant venir Isabey, il lui dit: « Tu es un cachottier;
je te défends de payer les mois d'atelier; tiens, voici cinq louis; quand tu seras gêné, dis-le-
moi, tu as un ami. »

De cette époque date l'intime liaison d'Isabey avec les chefs de l'école de David. -Nature
aimable, facile, toujours souriante et foncièrement bonne, sans'basse jalousie, ces amitiés, le
petit Lorrain sut toutes les garder. Les jeunes peintres du futur Empire faisaient souvent des
promenades aux environs de Paris ; un jour, à Montmorency, chez l'aubergiste où ils s'étaient
attablés, Gérard et Isabey peignirent cette fameuse enseigne du Cheval blanc, que les vieux
Parisiens ont tous connue.

Mais les. heures sombres approchaient, et, sans être prophète, on pouvait annoncer la plus violente
des tourmentes. Isabey se demandait avec anxiété ce qu'il deviendrait pendant l'orage. Pourrait-il
gagner même cette pâture de tous les jours que la nature donne au plus petit des oiseaux? Il allait trop
loin dans ses craintes. « Une veine nouvelle de travaux, a-t-il écrit, se rencontra; elle surgit des mal-

To.ME I. 6
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