L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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42 L'ART.

heurs mêmes de l'époque. Je me mis en campagne, offrant mes services à toutes les âmes en peine. Je
baptisai mes œuvres nouvelles Portraits de consolation. Tantôt une mère, en émigrant, voulait rassembler "
dans un môme médaillon les traits de ses chers enfants. Souvent anssi, dans une courte séance, un
double souvenir devait être échangé. »

Ces scènes attristaient, — autant qu'il pouvait l'être, — le petit peintre de la Reine, de Marie-
Antoinette devenue M1"" Veto, en attendant qu'elle ne fût plus que la femme Capet. Plus tard, cette
tristesse devint poignante quand la voix d'un sinistre crieur lui apprenait qu'une de ces têtes jeunes,
charmantes, adorées, peintes par lui avec amour, venait de rouler sur la place de la Révolution. Il
éprouva alors un sentiment si vif de douleur qu'il voulut regagner la Lorraine; avec son frère, il
l'essaya, mais, sans passe-ports, ils ne purent franchir les barrières; on les conduisit à l'Hôtel de ville
Là, soumis à un interrogatoire, ils invoquèrent des intérêts de famille et obtinrent à moitié gain de
cause. Louis partit, Jean-Baptiste demeura dans la fournaise.

Revenons sur nos pas, nous avons marché trop vite. Au début de la Révolution, un libraire l'avait
chargé d'exécuter les portraits des Constituants; il les fit, mais, à cette époque, il était fort tenté de
renoncer à la peinture en miniature, pour s'adonner tout entier à l'histoire; ce fut un conseil de Mira-
beau qui le retint. « 11 vaut mieux, lui dit le tribun, avoir la certitude d'être le premier dans un genre
que le doute de devenir le second dans un autre. »

Nous avons vu les inquiétudes d'Isabey; elles firent place à un autre sentiment. En pleine Terreur,
il se maria. Il avait rencontré, dans une promenade, une jeune fille charmante guidant les pas de son
père aveugle. Il la suivit; elle appartenait à une famille très-honorable; l'artiste amoureux se ht pré-
senter; les deux jeunes cœurs s'entendirent vite, et, quoiqu'il fût tourmenté par la pensée de confier sa
fille sans dot à un homme sans fortune, le père consentit à cette union. Ce mariage romanesque
sembla porter bonheur à Isabey; il avait craint la gêne, ce fut l'aisance qui arriva.

Passionné pour les gravures anglaises à la manière noire, il entreprit des dessins à l'estompe ; on se
les arracha, le burin les reproduisit; ces planches accrurent sa popularité, partant élevèrent le prix
de son pinceau. Dès qu'il fut considéré comme le premier miniaturiste de l'époque, les chefs de la
Convention tinrent à avoir leurs portraits de sa main. Il exécuta ceux de Barrère, — « le lâche Bar-
rère », comme l'appelle Macaulay, — de Saint-Just, de Collot d'Herbois, de Couthon.

» Pour celui-ci, raconte Isabey, cul-de-jatte comme Scarron, il fallut aller chez lui. Il habitait un
appartement élégant. Fort recherché dans sa mise, ayant le langage et les formes remplis d'urbanité,
il ne tutoyait jamais personne. Il était assis sur un fauteuil roulant, ayant toujours un petit épagneul
sur ses genoux. Couthon avait alors quarante-cinq ans1. Son beau visage et son air de bonté inspiraient
vine vive confiance. » Pendant qu'il posait, l'artiste lui parlait de ses projets, de ses espérances,
du vif désir qu'il éprouvait de revoir ses parents et de montrer à sa jeune femme sa bien-aimée
Lorraine. « Moi aussi, lui répondait le membre du Comité de salut public, je n'aspire qu'au jour où
je retournerai dans ma chère Auvergne. Là, au sein de ma famille, entouré des habitants qui m'aime-
ront, je serai leur arbitre et leur père. » Ce qui donne à cette conversation un caractère émouvant et
tragique, c'est qu'elle avait lieu le 8 thermidor, la veille du jour où Couthon et la Montagne tom-
baient sous la coalition formée par les terroristes et tous les partis vaincus et décimés.

Assurément les républicains renversés et décapités après le 8 thermidor, Isabey ne les
aimait pas, mais il en parlait devant nous sans les calomnier. A vrai dire, il n'eut jamais
d'opinions politiques : il ne détestait que l'ennui et n'aimait que l'art et le plaisir. Aussi,
avec quelle ardeur il se jeta dans la jeunesse dorée! En Angleterre, les bourgeois, qui rappe-
lèrent les Stuarts, voulaient revoir les scènes d'un théâtre dissolu, les jeux de boules du dimanche et
les combats d'ours et de coqs. En France, parmi les incroyables et les muscadins, combien ne
se trouvait-il pas de prétendus contre-révolutionnaires qui n'applaudirent à la réaction thermi-
dorienne que pour des raisons d'une aussi infime nature? Isabey fut assurément de ce nombre.

Il atteignit plus tard une position supérieure, il parvint même à des charges, à des honneurs
enviés. Eh bien ! si on lui eût demandé quels jours étaient les plus chers dans son souvenir, il eût

i. Isabey s'est trompé sur l'âge de Couthon. Né en 1756, il n'avait que trente-sept ans.
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