L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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JEAN-BAPTISTE ISABEY. 41

répondu : « Ceux du Directoire! » de cette époque qui semble, à travers l'histoire, donner la main
à la Régence. Les ignobles fournisseurs des armées singeaient les traitants et les seigneurs
disparus. Des femmes galantes, à demi nues, telles que Mmc Tallien devenue princesse, telles
que M"'p de Beauharnais, qui fut l'impératrice Joséphine, ou que la belle et spirituelle M",u Hamelin, de
chute en chvite tombée dans la police à gages de l'Empire et de la Restauration, rivalisant entre
elles, s'étudiaient à reproduire les traditions des Parabère, des Phalaris et des filles du Régent.

Mais Garât chantait, on soupait au Luxembourg, Barras réunissait comme un semblant de cour,
c'était assez pour Isabey adulé et recherché dans tous les salons. Par la grâce et la souplesse de sa
danse il luttait avec Trénis et Vestris ; « le diou » l'applaudissait. 11 eut même.la gloire d'inventer un
divertissement. Voici en quoi il consistait :

Dans un salon, en toute sa longueur, d'une porte à l'autre, Isabey, avec de la craie, traçait sur le
parquet le simulacre d'une grosse corde. Cela fait, il saluait gravement, puis se retirait. Quelques
minutes après, l'orchestre préludait, la portière d'une des portes se soulevait, et Isabey paraissait dans
un costume collant, tout pailleté, qui faisait valoir l'élégance de sa jambe et de sa taille. Il tenait un
balancier à la main. Après avoir essuyé soigneusement les semelles de ses chaussons éclatants, il sem-
blait s'assurer du pied si la corde était assez tendue. La musique redoublait, faisait rage; alors, se déta-
chant du chambranle de la porte contre lequel il s'était tenu appuyé, il s'élançait et dansait comme un
véritable danseur de corde et voltigeait à ravir. Au bout de quelques minutes, l'illusion se trouvait si
complète que, s'il feignait de perdre l'équilibre, spectateurs et spectatrices, s'intéressant au gracieux
acrobate, laissaient échapper des exclamations d'inquiétude et de terreur.

A travers cette folle société et ce monde coupable, de temps à autre passaient, chargés de dra-
peaux conquis, les austères soldats de l'armée du Rhin ou les jeunes généraux de l'armée d'Italie que,
par une habileté corruptrice, leur chef préparait de loin à sa domination. Il leur donnait le goût des
fortunes de la guerre. Isabey avait même entrevu dans les salons de Barras le futur vainqueur de l'Arno,
de l'Adige, et certainement plus d'une fois il s'y était rencontré avec l'élégante créole qui, en cadeau
de noce, avait porté à son mari le commandement de l'armée d'Italie.

Malgré cette existence de dissipations, Isabey n'en continuait pas moins ses travaux. En 1797, il
fît paraître un dessin resté célèbre, qui devint la propriété de son fils Eugène, peintre de marine dis-
tingué. Ce dessin très-poussé représentait une barque glissant silencieusement sur la rivière d'un beau
parc, le dessinateur lui-même tenait les avirons, et, à l'arrière, sous une tente improvisée, reposaient
sa femme et ses enfants. La gravure a mille fois répété cette composition charmante.

Il produisit aussi de très-fines miniatures. On attaqua les procédés de l'artiste ; David voulut voir ces
portraits. Après les avoir examinés, il dit : « Je ne sais pas si c'est fait avec de l'huile ou du vinaigre,
mais c'est de la peinture, de la vraie peinture. » Le maître avait parlé, la critique se tut.

A cette époque, de 1796 à 1797, Isabey se lia avec Mmc Campan, cette femme de chambre de
Marie-Antoinette qui eut le malheur de parler beaucoup trop de sa maîtresse. Mme Campan, ayant fondé
une institution à Saint-Germain, choisit notre peintre pour y faire les cours de dessin. 11 eut pour élève
Hortense de Beauharnais, il lui donna des soins particuliers et mérita de la sorte la reconnaissance de
Joséphine. Le plus fin courtisan de la fortune n'aurait pas agi plus habilement. 11 devint familier dans
la maison. Celle qu'habitait alors Mmc Bonaparte était située rue Chantereine, depuis rue de la Victoire;
elle avait appartenu àTalma, et c'est dans ses murs que devait se tramer le coup d'État du 18 brumaire.

Moins désintéressé que Hoche et Jourdan, Bonaparte aux peuples vaincus ne demandait pas seule-
ment l'airain des batailles; devenu riche, il voulut que sa femme eût une maison de campagne; elle
acheta la Malmaison. Isabey concourut à sa restauration, à sa décoration, et, quand le vainqueur de
l'Allemagne fut de retour, il trouva le peintre en possession de la confiance de Joséphine et favori déclaré
d'Hortense qu'il amusait. Il mettait tout en train pour les petites fêtes de famille, disposait les rôles
pour les charades que l'on représentait et où quelquefois, s'il y avait un personnage tragique, le général
consentait à figurer sans beaucoup de succès, il faut bien le dire; ce théâtre-là n'était pas à sa taille.

A. Genevay.

(La fui au prochain numéro.)
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