L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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9o L'ART.

Gavarni cependant n'a aucune sympathie pour les réformateurs politiques, les constructeurs de
systèmes, les inventeurs de panacées sociales, et surtout pour les faiseurs de révolutions. Dînant à
Londres avec Louis Blanc qui essaye de le conquérir à ses idées, il coupe court à toute tentative
d'enrôlement en niant le progrès1. « Ce que je fais à Londres? écrit-il : j'y rêve, j'y travaille et j'y
rêve... Le monde politique, je ne m'en occupe plus; il y a beau jour que j'ai arrangé tout cela2. » Il
faut voir comme, dans cette même lettre, adressée à son ami Louis Leroy, au lendemain des journées
de Juin, il arrange les émeutiers, les révolutionnaires : « Plantez, mes mignons, des arbres de la
liberté, mangez en frères la cuisine des banquets, chantez de ces hymnes en patois de révolution,
ii peuple souverain », et puis comptez combien il faudra d'argent acquis par le travail des travailleurs
pour solder la fainéantise des orateurs de cabaret. Pauvre doux pays de France ! Où t'ont amené les

rhéteurs et les tartufes politiques! Vous voilà gentils! C'est parce que
je suis du peuple que je hais la populace. » Il est conservateur par
tempérament, voire légèrement réactionnaire. Il est l'homme du fait,
du gouvernement établi, par scepticisme, par dédain de la politique qui
le laisse indifférent. Quand il la prend à partie, c'est pour la railler et
la fustiger. Son Histoire de politiquer est la négation et la charge de
la politique3.

Mais la politique n'est pas le socialisme. Certaines écoles socia-
listes aflectent pour la politique un mépris en comparaison duquel la
dédaigneuse indifférence de Gavarni pourrait passer pour de l'estime,
et bien qu'il n'appartînt à aucune d'elles, bien qu'il leur fût foncière-
ment et instinctivement hostile, son esprit n'en était pas moins hanté à
certains moments par des pensées qu'elles semblent lui avoir soufflé :
« Ah! la morale publique!... mais, brigadier, avez-vous médité pendant
vingt-cinq ans la moralité de l'histoire, vous?... Qu'est-ce qu'a été
le public de tous les temps? Voyons! Un troupeau de dindons!...
dindons partisans, dindons ralliés, menés, retournés, protégés, éclairés,
édifiés, glorifiés de toutes les façons; dindons qui font tous les audi-
toires, matière de toutes les vanités, aliment de toutes les ambitions,
enfin tout ce qui est pâture dans ce monde de mangeurs et de mangés...

enfin tous les mangés! Eh bien! qui a fait la morale de tous les temps,
Un des derniers croquis r

brigadier?... les mangeurs4. » Le personnage que Gavarni fait parler
de Gavarni. a

de la sorte n est peut-être pas même « un mangé » de la politique; il

a tout l'air d'un vieux récidiviste, d'un moraliste en rupture de bagne.

Le gendarme ébahi qui l'écoute, assis à ses côtés sur la grand'route, a pris la précaution de lui mettre

les menottes. Nous avons entendu bien des variations sur ce thème. Et qui peut garantir qu'ici Gavarni

ne pense pas un peu ce qu'il semble seulement répéter, avec un sourire et un haussement d'épaules.

Il y a déjà du Vircloque dans cette estampe, antérieure pourtant d'une dizaine d'années5 à cette

création suprême de Gavarni. Elle en annonce les boutades et même elle en esquisse le type, « et ce

type, à demi Quasimodo, à demi Diogène, » dit M. Paul de Saint-Victor, a, surtout dans la première

ébauche, quelque chose du masque même de Proudhon ' .

C'en est assez pour montrer que cette nature si impressionnable et si multiple de Gavarni était

1. MM. de Goncourt, p. 321.

2. Ibni.. p. 287.

3. Voir surtout la planche 25, excellente satire des palinodies de l'illumination : « Des principes!... Mais tenez, m'sieu Faisandé, vous
n'avez pas plus de principes qu'un lampion. » Et noter que cette série parut dans un journal qui avait rayé de son programme toute
espèce de politique, le journal du comte de Villedeuil, Paris, pour lequel Gavarni, avec une fécondité et une variété inouïes, lit en une
année, 1852-1853, trois cent soixante-cinq grandes lithographies et autant de légendes.

4. Gavarni. L'Eloquence d; la chiir}p\. 10.

5. Elle parut d'abord dans le Charivari,du 25 septembre 1843. ^oir ^OEuvre de Gavarni. de MM. Armelhant et Bocher, p. 144, Vire-
loque est de 1852.

6. Sans compter que la philosophie du créateur de Thomas Vircloque était toute proudhonienne. « Gavarni, disent MM. de Gon-
court, page 36), était anticatholique, athée et matérialiste. Il n'en faisait pas profession, mais ne s'en cachait pas non plus. »
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