L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

Seite: 104
DOI Artikel: DOI Seite: Zitierlink: i
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/art1875_1/0120
Lizenz: Creative Commons - Namensnennung - Weitergabe unter gleichen Bedingungen Nutzung / Bestellung
0.5
1 cm
facsimile
io4 L'ART.

quel ordre se sont produites les plus hautes qualités de l'art et, par conséquent, de quelle manière
doivent être classés les tableaux des diverses écoles. Cette thèse une fois admise, il serait absurde en
effet de placer au commencement d'une galerie les toiles des maîtres hollandais ou des maîtres flamands,
et il ne serait pas beaucoup plus sensé de mettre les Vénitiens avant les Romains, ou les Florentins
après les Parmesans.

Si l'on sort des considérations purement artistiques, presque techniques, dans lesquelles Planche
s'est, volontairement ou non, renfermé; si l'on cherche à se rendre compte des analogies ou des dis-
semblances qui ont rapproché ou éloigné le développement de l'art de celui des idées générales,
scientifiques, politiques ou philosophiques •. si, en un mot, on essaie de s'élever jusqu'à une conception
de l'ensemble des choses, on arrive à uns conclusion identique. On ne tarde pas à s'apercevoir que,
pour le classement des œuvres d'art dans un musée, l'ordre chronologique est le seul acceptable, le
seul rationnel; qu'il doit être rigoureusement adopté et fidèlement suivi.

Dans tous les temps, sous toutes les latitudes, l'art a été soumis à la triple influence du climat, de
la race, du milieu social, intellectuel et moral dans lequel il était pratiqué. Le climat, la race ne se
modifient guère même en plusieurs siècles. Le milieu, au contraire, varie d'époque en époque, obéis-
sant à une loi d'évolution en vertu de laquelle il avance toujours, ne recule jamais, et marche d'un pas
lent, mais sûr, vers le complet affranchissement de l'esprit, vers la pleine et réelle connaissance du
monde. Chaaue notable progrès de l'intelligence, chaque prise de possession d'une grande et nouvelle
vérité amène une transformation du sentiment artistique. L'activité esthétique est contemporaine de
l'activité intellectuelle, ou du moins elle la suit, en général, d'assez près. Quand celle-ci, ayant épuisé
les forces d'une nationalité, abandonne une région, elle émigré avec elle. C'est ainsi qu'elle a passé
d'Italie en Flandre à la fin du xvf siècle, de Flandre en Hollande au xvir", de Hollande en France
au xvme. Les œuvres de génie sont les jalons qui marquent les étapes. Les œuvres d'un mérite moindre,
quoique encore très-sérieux, remplissent les intervalles. Elles procèdent les unes des autres, et il est
de stricte nécessité que chacune d'elles soit à son rang, à sa date, de telle sorte que la continuité, la
filiation deviennent évidentes et qu'un musée soit comme un imnense champ où, sous une forme
saisissante et animée, se déroulent les annales de l'art. Ce n'est qu'à cette condition qu'il est vraiment
intéressant pour ceux qui savent, vraiment instructif pour ceux qui ignorent.

Tout milite donc en faveur de l'ordre chronologique, tout l'impose : le bon sens, les exigences
de l'étude et de l'enseignement, les données de l'histoire, la notion moderne du progrès. Celui qui
fut chargé de la direction du musée du Louvre après le 24 février 1848, M. Jeanron, l'avait mis en
pratique dès son entrée en fonction. Peintre, commentateur de Vasari, très-érudit en fait de
technique, habitué aux recherches d'histoire artistique, il savait mieux que personne combien il
importe de pouvoir embrasser, pour ainsi dire, d'un regard la succession des écoles -et dans chacune
de celles-ci les trois principaux moments de son existence, la naissance, la maturité et le déclin.
Aussi son premier soin fut-il de classer les tableaux de la grande galerie par écoles et fractions
d'écoles, suivant l'ordre des temps et de grouper ensemble les œuvres d'un même maître. Jamais,
que nous sachions, ni le public ni les artistes n'ont protesté : ils n'en ont même jamais eu la pensée.

Depuis lors, dans les divers remaniements qui ont eu lieu, on ne s'est pas toujours assez con-
formé à cette règle excellente; dans les deux travées qui ont été récemment ouvertes, la confusion
des toiles d'une même école et la dispersion des tableaux d'un même maître, qu'on remarquait çà et
là, semblent s'être encore augmentées, et la galerie n'a plus autant d'attrait.

Il serait urgent de revenir à la tradition de 1848 qui est la bonne. Un musée ne doit pas seule-
ment être la fête des yeux, il faut aussi qu'il soit celle de l'intelligence.

Pierre Petroz.
loading ...