L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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WILLIAM HOGARTH. 123

que les muses légères, et enfin que de grandes fortunes ayant été renversées, les artistes se trouvèrent
un instant sans protecteurs. Mais cette interruption dura peu; en effet, nous verrons bientôt Hogarth
obtenir de quelques-unes de ses œuvres un prix que Van Dyck n'atteignit jamais de son vivant.

Le grand-père de William Hogarth était un Yeoman; il eut deux fils; de l'un, il fit un fermier
comme lui; de l'autre, Richard, un correcteur d'imprimerie. Celui-ci vint se fixer à Londres, où il
acquit par son habileté un certain renom et publia même quelques ouvrages sur la grammaire. C'est
de cet ouvrier, ex humili stirpc, qu'en 1697 naquit le grand peintre moraliste. Son enfance se
passa dans les gènes de la pauvreté, mais le degré d'instruction de son père ne permet pas de douter
qu'il ne reçut une certaine somme d'éducation libérale. On ne voit pas que son talent se soit
manifesté de très-bonne heure; il ne fut point une de ces fleurs subitement écloses, qui versent
leurs parfums au premier soleil. Aussi bien la nature de son génie s'y opposait; on ne devient pas
l'Aristophane d'une société avant d'en avoir sondé les plaies et étudié les difformités.

Le jeune William fut placé dans l'atelier d'un graveur, et y faisait des étiquettes, des chiffres, des
cachets, comme plus tard chez nous Prud'hon devait peindre des enseignes, Isabey des boutons ; et
il est probable qu'il gagnait péniblement son pain quotidien. D'ailleurs, entraîné par de vagues aspira-
tions, il quittait souvent son établi pour aller philosopher à sa façon. Il parcourait les places publiques,
les carrefours, les tavernes, les baraques des saltimbanques, étudiant le peuple et notant, dans sa
forte et exacte mémoire, les types et les attitudes qui le frappaient. Il ne rêvait pas; l'idéal ne l'attirait
point, il étudiait les scènes de la vie réelle. L'Angleterre était loin de se douter devant quel redou-
table génie elle posait. Le premier indice de son talent, il le donna en reproduisant la lutte de deux
buveurs dans une taverne où par hasard il était entré : l'un d'eux avait brisé son pot de gin ou d'ale
sur la tête de son compagnon qui, le front déchiré, les yeux pleins de sang et d'alcool, se tordait avec
les plus lamentables grimaces. Scène horrible et bouffonne tout ensemble ! elle fut charbonnée sur
place dans toute sa brutale vérité. Hogarth se révélait par ce premier essai, car la vérité devait être
sa qualité maîtresse. Il lui sacrifie tout, pour lui rien ne la vaut, rien ne la remplace, avec elle il ne
triche jamais. De son crayon ou de son pinceau, il se sert comme d'un scalpel; il a la main froide et
sûre d'un chirurgien. Armé d'une clairvoyance profonde, sous les traits de l'homme physique il cherche
l'être moral, il lui arrache son masque, le dépouille, le pénètre, le fouille, et le force à se montrer avec
tous ses vices, avec toutes ses lèpres, en toute sa nudité.

Dans sa préface de Joseph Andrews, Fielding s'exprime ainsi : « On s'est imaginé faire un grand
éloge de Hogarth en disant que ses figures semblent respirer, il est bien plus juste et plus flatteur
de dire qu'elles pensent.*» Le célèbre romancier, qui ailleurs parle du « pinceau inimitable » de son
ami, comprenait bien que c'était dans la puissance de donner la vie à ses personnages que résidait le
talent du peintre.

Racontons son début. A cette époque, il existait à Londres un nommé Kent; c'était l'artiste
à la mode; qui disait Kent avait tout dit. Peintre, sculpteur, ornemaniste, architecte des bâtiments
et des jardins, régulateur de la mode, ne dédaignant pas de dessiner pour les dames des jupes qu'il
décorait de chapiteaux et de colonnes, il passait pour un prodige, l'honneur d'Albion.

Ancien peintre-décorateur de voitures à York, il avait su trouver dans cette ville d'aveugles
protecteurs qui l'envoyèrent à Rome; il en était revenu gonflé de suffisance, annonçant que son génie
allait ressusciter sur les bords de la Tamise les merveilles du Tibre. — Rendons pourtant à Kent ce qui
lui est dû; il introduisit en Angleterre les jardins à allées sinueuses, à feuillages variés, à arrangements
pittoresques que la Hollande connaissait depuis longtemps ; il les fit prévaloir sur les imposantes et
monotones créations dont Le Nôtre s'était complu à enceindre les palais de Louis XIV; jardins
rectilignes comme le despotisme. La révolution pour Kent ne fut pas difficile à accomplir, on accepta
ses capricieux tracés avec enthousiasme, tout ce qui venait de France, tout ce qui en portait la
marque, étant en horreur à la nation anglaise. Les hauteurs et l'ambition du roi, qui se reconnaissait
dans l'image du soleil, nous avaient aliéné l'Europe entière ; on nous haïssait jusque dans nos
supériorités.

A l'époque où nous sommes parvenus de notre récit, 1725, Kent, dont la bruyante renom-
mée impatientait le jeune Hogarth, venait de peindre pour l'église de Saint-Clément de Londres
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