L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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de la vie d'une prostituée. Il représente celle-ci arrivant à Londres, innocente et simple, circon-
venue, trompée par la femme Needham 1 et livrée par elle au colonel Chartreis, « officier très-riche,
dit Rouquet2, fameux dans ce temps-là pour de pareilles expéditions, grand séducteur de campa-
gnardes, ayant toujours à ses gages des femmes de la profession de celle que le peintre a représentée
cajolant la jeune fille ». Hogarth pouvait graver sur la marge de ses audacieuses planches les mots que
Shakespeare écrivait en tète de quelques-unes de ses pièces : « It is true. » Voici, en effet, la
malheureuse à son arrivée; elle fait penser à Manon Lescaut, mais de cœur, on le voit, elle est plus
pure; le drame s'engage vivement, l'araignée saisit la mouche, l'action se déroule logiquement,
fatalement. Peintes avec un réalisme brutal, se succèdent les scènes de séduction banale, de luxe
éphémère, de dégradation, de pauvreté, de misère; après le boudoir le taudis; après l'innocence
la démoralisation complète, les nécessiteuses convoitises, l'incurable paresse d'une âme dont les
ressorts sont brisés, le vol; après la florissante santé, les hideuses maladies de la débauche, la
prison et ses dures souffrances; puis, enfin, un misérable cercueil autour duquel rient et plaisan-
tent d'obscènes malheureuses qui roulent vers la même fin.

Hogarth a fait l'anatomie complète de la prostitution ; il en a ouvert tous les ulcères
montré toutes les sanies. Moraliste humain, il a bien soin de laisser aux corrupteurs l'odieux du
drame infâme; on peut avoir quelque pitié pour la fille publique, mais pour le colonel Chartreis
et la Needham, on n'éprouve que le dégoût. Le Harlot's progress produisit une sensation profonde
en Angleterre; elle s'étendit jusqu'à nous: il est bien difficile en effet de ne pas reconnaître la Harlot
d'Hogarth dans la principale figure du meilleur roman de Rétif de la Bretonne.

La vente des six gravures composant la vigoureuse satire fut considérable, et, tout en rendant
populaire le nom de l'auteur, lui fit gagner beaucoup d'argent. A cette époque, la législation anglaise
protégeait mal la gravure contre le vol des contrefaçons; Hogarth et quelques autres artistes s'adres-
sèrent au Parlement; en 1735, ils obtinrent un bill qui couvrait et sauvegardait leur travail. Le succès
du Harlot's progress fit tomber le ressentiment de sir Thornhill. Dès que les premières planches avaient
été tirées, lady Thornhill, qui n'avait point cessé de voir sa fille, les mit sous les yeux du père irrité,
le talent de son gendre le désarma, la paix fut signée. Nous avons d'Hogarth un certain nombre de
gravures très-vivement enlevées, dans lesquelles on le voit faisant, aux environs de Londres, des
parties de campagne avec son beau-père et quelques-uns de ses amis. Il se met et scène, et il est
rare qu'il ne se représente pas lui-même, court, large d'épaules, le crayon à la main, reproduisant le
paysage, les eaux, les barques, ou tournant au comique ses compagnons et les scènes imprévues de
leurs excursions. Il ne s'épargne pas d'ailleurs plus qu'ils n'épargne les autres, et on peut le voir,
gagnant gauchement, à califourchon sur deux perches, un bateau, en grand danger de prendre un bain
involontaire. Dans une de ces gravures précieuses et recherchées des amateurs, il a dessiné avec une
humour rieuse son beau-père aux mains d'un barbier qui le rase ou plutôt qui l'écorche, tandis qu'un
de ses amis, se méfiant du péril, a pris le parti de se faire la barbe lui-même devant un méchant
miroir suspendu à la muraille nue. Elles n'étaient pas brillantes les boutiques des Figaro de ce
temps-là, ils n'avaient pas encore de salons et ce luxe gras et frelaté dont ils sont si vains aujour-
d'hui. C'est une des qualités d'Hogarth d'avoir reproduit les intérieurs avec la fidélité la plus patiente
et la plus curieuse, il n'y ajoute rien, mais il n'en enlèverait pas une tache ; dispositions, meubles,
tentures ne perdent ni ne gagnent sous son crayon; en toute chose, comme nous l'avons dit, il a
l'amour du vrai.

A. Genevay.

(La suite au prochain numéro.)

1. Elle avait été mise au pilori en 1731.

s. EmailliUf français qui a é(.rit sur Hogarth.

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