L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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PIGAl-LE ET LA STATUE DE VOLTAIRE. 131

foi d'un apôtre. « Les yeux peu faits au costume antique, écrivait le Genevois au patriarche de
Ferney, sont étonnés de ne pas vous trouver habillé par un tailleur de Paris. Ceux qui ne s'effrayent
pas du nu voudraient qu'au moins on n'entreprît pas de le leur faire agréer à plus de 25 ou 30 ans. De
son côté, l'artiste est très-résolu à garder son modèle sans en faire usage, plutôt que de détruire,
par complaisance, le plus précieux de ses ouvrages, et on ne l'aura point, à moins qu'on ne le lui
demande de nouveau et tel qu'il est. En môme temps, je vous avertis que je ne me lasse point
de le voir et de le revoir, de même que le mausolée du maréchal de Saxe, qui est fini, à quelques
petites recherches près. »

Voltaire répondait à Tronchin :

« Je ne sais qu'admirer l'antique dans l'ouvrage de M. Pigalle. Nu ou vêtu, il ne m'importe. Je
n'inspirerai pas d'idées malhonnêtes aux dames, de quelque façon qu'on me présente à elles. Il faut
laisser M. Pigalle maître absolu de sa statue. C'est un crime, en fait de beaux-arts, de mettre des
entraves au génie. »

Au fond et dans l'intimité, il trouvait qu'il n'en eût été que mieux à être plus vêtu. Il n'était que
trop présumable que cette statue serait l'objet et le thème des discussions des critiques, et tout autant
des brocards, des facéties de plus d'un genre. L'auteur de la Henriade prit les devants, dans une épître
à Pigalle, où il fait bon marché, et avec beaucoup de gaieté, de sa très-sèche personne. Mais tant de
bonne grâce ne désarmera ni la malignité, ni l'envie. Des cuistres de collège composeront des Epi-
grammes latines. Il y en aura en prose comme en vers, les unes piquantes, les autres méchantes,
d'autres abominables. Nous citerons la suivante, qui donnera la mesure et le ton des plus déchaînées;
mais il s'en faut, et de beaucoup, que ce soit la plus atroce :

J'ai vu chez Pigalle aujourd'hui
Le modèle vanté de certaine statue ;
A cet œil qui foudroie, à ce rire qui tue,
A cet air si chagrin de la gloire d'autrui,
Je me suis écrié : Ce n'est pas là Voltaire ;
C'est un monstre... Oh! m'a dit certain folliculaire,

Si c'est un monstre, c'est bien lui

La statue de Pigalle a été reléguée dans la bibliothèque de l'Institut; elle fait face à la porte
d'entrée et attire le premier regard du visiteur. L'effet est une impression d'étonnement voisine de la
déception. Mais, si l'on ne passe pas outre, on modifiera l'arrêt après un plus mûr examen. L'attitude
est noble, un peu tendue : l'on sent la préoccupation du statuaire, qui vise à réagir contre les mollesses,
contre l'afféterie d'un art charmant, mais qui n'est pas le grand art. Sans ressembler infiniment,
la tète est belle, fièrement portée. Pigalle, qui n'a pas surpris M. de Voltaire au bain, n'a que trop
deviné et reproduit ce squelette décharné *. Tout cela est modelé avec l'habileté consommée d'un
maître. Mais était-ce ainsi que Voltaire devait passer aux générations futures? et Pigalle pouvait-il
espérer qu'elles reconnaîtraient cet esprit net, limpide, de prime-saut, dans cette figure théâtrale,
à laquelle, pour ressembler à Saturne, il ne manquait à la main qu'une faux et des ailes collées
aux épaules?

Gustave Desnoiresterres.

1 Voir encore une epigramme que Grimm reproduit t. VII, p. 41 (edit. Furnc), et qui finie par ce vers inqualifiable :

S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné.
2. Ce fut un vieux soldat qui lui servit de modèle.
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