L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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J.-F. MILLET. i49

Chose curieuse, l'écrivain possède ce qui manque au musicien. Il est maître de sa forme. Sa
prose a la décision, la sûreté, l'homogénéité que n'a pas toujours sa musique. Elle dit ce qu'elle veut
et comme elle le veut. Elle sait où elle va, et elle atteint le but d'un pas rapide, tout d'une traite,
sans hésitation ni fatigue, prompte et sûre d'elle-même jusque dans ses plus spirituelles et capri-
cieuses digressions. C'est qu'elle n'est pas, comme l'inspiration musicale du compositeur, en avance
sur le sentiment contemporain. C'est bien la prose de 1830, avec ses richesses et même ses outrances.
Ici Berlioz n'invente pas, mais il manie en grand artiste l'instrument littéraire que viennent de fourbir
les maîtres stylistes du xixe siècle. Il faisait peu de cas de ce talent que tout le monde se plaisait à
lui reconnaître, non sans malice parfois. Le métier de feuilletoniste lui était insupportable. Qu'on
lui parle d'écrire des partitions, de diriger des orchestres; mais « feuilletoniser » pour vivre!
supplice! extermination! Il préfère porter des pupitres ou des contre-basses. La phrase musicale ne
lui coûte rien; la phrase littéraire ne lui vient qu'après de longs et douloureux efforts. Il ne demande
qu'une nuit pour écrire une ouverture, mais il cherche vainement pendant trois jours les trois
premières lignes d'un feuilleton. On se prend à douter de la sincérité de ces malédictions qu'arrachait
au critique ce métier littéraire auquel il doit une bonne part de sa renommée, et l'on s'en tient au
mot d'Alceste : « Le temps ne fait rien à l'affaire. » Quel qu'ait été le supplice de l'écrivain, ses œuvres
ne périront pas. On n'oubliera ni ses Mémoires, ni les fantaisies humoristiques des Soirées de
l'orchestre et des Grotesques de la musique, ni les belles études de A trarers chants, ni ses feuilletons
étincelants et pleins de verve, qui ne peuvent manquer de trouver quelque jour un éditeur. C'est là
une entreprise faite pour tenter son successeur aux Débats, M. Ernest Reyer.

Mais pour rendre hommage à l'écrivain, ne nous laissons pas aller à être injustes envers le
musicien. Quoi qu'il advienne des compositions de Berlioz, — et l'on ne saurait trop encourager
les louables efforts des artistes qui entreprennent de remettre en lumière ces œuvres si désintéressées,
et. à quelque point de vue qu'on se place, si dignes d'être connues, — elles assurent à leur auteur une
place brillante, non-seulement parmi les illustrations de l'école française, dont il est l'une des gloires
les plus pures, mais parmi les chefs de l'école musicale moderne dont il fut l'initiateur.

Charles Vimenal.

j.-F. MILLET

Jean-François Millet est mort à Barbizon le 20 janvier 1875,3 l'âge de soixante ans. Il appartient
par ses origines et par ses tendances à cette pléiade d'artistes français contemporains qui, tout en pro-
fessant l'admiration des maîtres et respectant leurs traditions, demandaient directement à la nature
et leurs inspirations et leur mode d'exécution. Dans ce groupe de novateurs, très-discuté d'abord, très-
diversement jugé, mais dont l'heure est arrivée depuis longtemps déjà, le peintre de VAngélus
représente une tendance très-personnelle. A côté de ceux dont le, nom est illustre, il reste ori-
ginal , et comme penseur et comme peintre. Moins esthétique dans son langage que quelques-
uns d'entre eux, il se dégage cependant de son œuvre pris dans son entier toute une doctrine
et toute une philosophie d'art.

La vie de François Millet n'est point mouvementée; il est né pour la peinture à une
époque où déjà ses aînés avaient triomphé des préjugés de leur temps. A force de conviction
et de talent, après avoir appris à la foule des noms auxquels la persécution faisait une sorte
d'auréole, ces artistes avaient forcé l'admiration de leurs adversaires, et obtenu de haute lutte
des récompenses qu'on n'accorde point d'ordinaire à des novateurs dont les principes étaient
naguère regardés comme subversifs.

Homme de famille, nature sédentaire, vivant en jDleine campagne, attaché au travail, et
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