L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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I?o L'ART.

par tempérament et par nécessité : fécondant et remuant son champ chaque jour comme ces
paysans qu'il a peints de sa brosse inquiète et tourmentée, il n'y a nul épisode dans l'exis-
tence de Millet, rien d'inattendu, rien de brillant, ni lueur, ni apothéose, ni combats ardus et
décisifs.

Mais ce n'est cependant pas une péripétie vulgaire que cette lutte constante avec la nature,
cette recherche incessante de la vérité, cette poursuite sans trêve d'un idéal de rendu qui
traduira l'impression, et la fera éprouver au spectateur aussi vive, aussi profonde qu'elle aura
été ressentie par l'artiste.

Ce paysan silencieux, chaussé de sabots, à la barbe grisonnante, au dos légèrement voûté,
qui, planté debout dans un champ, cligne des yeux et regarde les brouillards du soir enve-
lopper peu à peu la terre, est un peintre qui travaille, qui observe et demande à la nature
les secrets de ses merveilleuses harmonies. La lutte est muette, elle est âpre cependant et elle
a cessé la veille pour recommencer au point du jour.

C'est donc dans l'œuvre de Millet que nous allons chercher Millet lui-même. Il est de
ceux qui cachent leur vie, digne et pleine de travail, et qu'on peut connaître par leurs pro-
ductions. Heureux les artistes qui, par un ton harmonieux ou une ligne austère ou terrible,
évoquent chez le spectateur tout un monde de pensées et se révèlent tout entiers, avec leurs
préoccupations, leurs inquiétudes, leurs convictions, leurs émotions sincères et leurs senti-
ments vrais.

I.

La carrière de Millet, comme peintre, comprend trente années de sa vie; c'est vers 1844 que
son nom est remarqué pour la première fois, dans les expositions. Né à Gréville, dans la Manche,
il avait suivi d'abord les leçons de Mouchel, puis était venu à Paris étudier chez Paul Delaroche ; en
quatre ou cinq années, sa personnalité se dégagea tout à fait des tentatives, toujours un peu
confuses, des premiers débuts. Il est curieux de voir, à trente ans de distance, les toiles historiques
peintes par Millet, sous l'influence de l'école à laquelle il s'était rattaché. L'Œdipe détaché de
l'arbre et les Juifs à Bab/lone indiquent une prestesse et une habileté d'exécution que l'ar-
tiste s'empressa d'oublier bien vite et pour lesquels il n'eut plus que du mépris. On ne pour-
rait point dire que les œuvres qu'il a signées depuis 1844 jusqu'à 1849, constituent une manière; elles
sont le résultat presque toujours inévitable des tâtonnements d'une personnalité artistique qui va se
dégager. Mais à côté du peintre des paysans, qui se révèle pleinement dès 1849, et î11* commence à
écrire les premières pages de son œuvre, vaste poëme qui pourrait s'appeler la Terre, il y a un
ensemble de toiles, signées de 1848 jusqu'à 1858, qui toutes ont le même aspect, sont conçues dans
le même esprit; ont, avec les mêmes qualités, les mêmes défauts et le même cachet : ce sont celles-là
qu'on povirrait plus justement regarder comme caractérisant une manière, à côté de celle qu'il a adoptée
définitivement. Ces toiles sont assez nombreuses, elles représentent pour la plupart des Baigneuses,
sur des fonds de verdure, des groupes amoureux cachés dans les feuillages, des Dénicheurs, des Idylles
rustiques et des épisodes de la vie champêtre. Quelques-uns de ces épisodes ne sont pas sans grâce
et, par la silhouette générale, font déjà pressentir l'artiste qui, plus tard, fera de la ligne générale
de son tableau son importante préoccupation et son grave souci. L'exécution de ces toiles est très-
habile, peu poussée, et la tonalité en est généralement agréable; il y a dans les chairs de ses
baigneuses des tons nacrés qu'il a à tout jamais bannis de ses toiles, et ceux qui les ont regardées en
gens du métier se souviendront certainement de cette ligne d'un brun roux qui cerne habilement les
extrémités. Chez l'homme qui plus tard poussera si loin la recherche de l'enveloppe, ce procédé facile
indique au contraire l'artiste qui exécute « de chic » sans se préoccuper de la lumière qui dore les
contours et de cette brume idéale qui, dans le plein air, les rend toujours confus, baignant les
corps dans une atmosphère ambrée ou humide, selon l'heure du jour et selon le ciel qui
éclaire la scène.

Nous devons ajouter pour être sincère, qu'un certain public abandonna Millet justement à partir
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