L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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IÔ2 L'ART.

ses connaissances. Nous avons vu qu'il échappa assez vite aux influences d'école et qu'il ne produisit
qu'un très-petit nombre de toiles qu'on peut rattacher au genre historique. S'il ne s'affranchit pas
plus rapidement, c'est qu'il était né pauvre et qu'il devait, dès ses premières années, soutenir une
famille. Les commencements furent très-durs, le public prenait cette grande simplicité pour de la
pauvreté, et lui reprochait de ne pas faire un choix dans la nature qu'il prétendait représenter dans
sa réalité. Les artistes cependant lui firent bientôt sa place, et les discussions esthétiques, soulevées
à son propos lors des expositions, tournèrent au profit de sa réputation; on inscrivit son nom
parmi ceux des artistes de la pléiade qui formaient cette Ecole hardiment novatrice, qu'on a appelée
« l'École de Fontainebleau ».

Millet avec ses tendances et ses goûts ne pouvait vivre qu'à la campagne ; il s'était fixé à
Barbizon, à la lisière de la forêt, dans une maison fort simple, presque rustique. Son voisin, Théodore
Rousseau, lui avait inspiré une profonde affection en même temps qu'une admiration sans réserve,
il le respectait comme un maître et subissait volontiers son influence sans rien perdre de sa
propre originalité.

Parmi les contemporains, il avait un culte pour Eugène Delacroix; dans les maîtres anciens, il se
sentait attiré vers Le Poussin, Claude Lorrain et Ruysdael. H nourrissait aussi une sorte de tendresse
pour le vieux Breughel, et, dans cette maison toute pratique, dans cet atelier d'un travailleur, qui
ne pouvait point, comme quelques-uns de ses heureux confrères, s'entourer des œuvres de ceux
qu'il aimait, il avait religieusement accroché, à la place où il s'asseyait, un Hiver- et un Printemps de
son maître favori. C'était associer au culte de Breughel le souvenir de Rousseau, qui lui resta
toujours vif et profond jusqu'à sa dernière heure.

Dans l'atelier, assez grand et très-vide, une énorme armoire, dans laquelle il enfermait les grands
pastels commencés, formait à peu près tout l'ameublement; les chevalets étaient vermoulus, à peine
assez solides pour tenir le cadre commencé; mais là encore, à côté de nombreux moulages d'après
l'antiquité et des métopes du Parthénon, on voyait un Repas de noce de Breughel et une autre toile
d'un Flamand. Le jardin était bien modeste et laissé dans toute sa rusticité, un jardin de curé, qui lui
a fourni pour le détail les éléments d'un tableau d'une très-étonnante exécution, la Cueillette des
haricots, qu'Edmond Hédouin a reproduit à l'eau-forte pour l'Art. La maison était vivante, active
avec cette nombreuse famille, et le père était choyé de tous1.

Millet avait l'abord simple, ouvert, le cœur hospitalier, sa physionomie était douce et bonne,
c'était un homme plus profond que brillant et dont l'enveloppe était un peu pesante. Dans ce milieu
des champs, sans entraves, où il n'était pas forcé de faire de concessions et de s'imposer une tenue
rigoureuse, il s'était voûté un peu prématurément : il était physiquement, avec sa physionomie propre,
de cette race à laquelle on peut rattacher Rousseau et Troyon.

Même quand il parlait d'art, il exprimait ses idées avec une certaine difficulté, il tâtonnait dans
l'expression, il sentait si juste que le mot lui semblait toujours au-dessous du sentiment; celui qui
l'écoutait avec intérêt comprenait vite qu'une source féconde de pensées bouillonnait en lui
et ne trouvait point une issue facile. Il fallait donc bien le connaître pour l'apprécier à sa juste
valeur.

Avec la conscience de son mérite et la juste mesure de ses facultés, Millet ne heurtait jamais
personne par ces éclats d'orgueil qui révèlent chez quelques artistes, avec une opinion exagérée de
leur propre mérite, un indicible dédain des personnalités qui les entourent. Quand il voyait la foule
s'amasser devant des œuvres vulgaires ou malsaines, au lieu de se répandre en invectives, il avait
des gestes négatifs et des muettes réticences d'un éclatant mépris.

Loyal, droit, accueillant et d'une simplicité qui avait véritablement sa grandeur, il vivait en père
de famille qui ne peut perdre de vue le toit de son foyer et qui, ici-bas, a borné son horizon au
travail et à l'affection des siens. Il avait eu quatorze enfants, il lui en est resté neuf au moment de sa
mort.

i. Ce tableau a un intérêt tout particulier, car non-seulement il représente la maison paternelle de l'artiste, mais la femme qui fait
la cueillette des haricots est le propre portrait de sa mère.
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