L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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« Ce Montigny! s'écria-t-il, quel metteur en scène! »
Je cherchais ce qui pouvait provoquer chez mon voisin cet accès subit d'admiration.
« Regardez la cheminée à droite, me dit-il tout bas.

— Eh bien! il n'y a rien sur la cheminée, lui répondis-je.

— Précisément, il n'y a rien, et c'est une trouvaille. Sur toutes les cheminées on voit une
pendule, des flambeaux, des ornements. Mais Marguerite est gênée-, elle a vendu ou engagé ses
bibelots. Sa cheminée vide indique la pauvreté où elle est réduite. »

C'était le cas de répéter le mot fameux de Vestris : « Tant de choses dans un menuet! » Tant de
choses dans un détail de mise en scène ! Combien peu il aurait eu d'effet si la situation n'eût été d'autre
part émouvante par elle-même, si les sentiments exprimés n'eussent pas été de ceux qui font que
tous les yeux se fondent en eau!

Mais vous ne sauriez croire l'attention croissante qu'on accorda peu à peu à ces misères, et la
part qu'on leur fit dans le succès des pièces. On crut sincèrement avoir fait faire un grand progrès
à l'art dramatique en pressant ainsi la vérité de plus près, en la réalisant sur la scène, et reléguant
les antiques conventions au pays des vieilles lunes. Des conventions! allons donc! Il n'en fallait plus!...
comme si l'on pouvait s'en passer.

Je me rappelle qu'un jour, Dupuis, l'excellent comédien que nous a pris Saint-Pétersbourg, me
parla d'un projet qu'il avait soumis à M. Montigny. Il voulait jouer, dans un cadre nouveau, avec
Mme Rose Chéri, le Cheveu blanc, d'Octave Feuillet. Le Cheveu blanc est une conversation entre mari
et femme, le soir, avant l'heure de se mettre au lit. Il est évident que, dans la réalité, elle a lieu au
coin du feu, le mari tisonnant, la femme à demi étendue sur une chaise longue.

Mais, au théâtre, ces entretiens devant une cheminée sont fort difficiles à mettre en scène. Si la
cheminée est au fond (comme dans II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, à la Comédie française .
les acteurs, outre qu'ils doivent se lever sans cesse pour faire face au spectateur, sont trop loin de la
salle et n'ont plus sur elle d'action immédiate. Si on la place soit à gauche, soit à droite, les acteurs
ne peuvent plus se faire face l'un à l'autre; car l'un tournerait constamment le dos au public : sans
compter que tout vin côté de la salle ne verrait absolument rien.

« Eh bien! me disait Dupuis, j'ai une idée. C'est de faire arranger le trou du souffleur en forme
de cheminée; nous nous placerons tous deux en face et nous causerons avec la même aisance que
si nous étions dans un vrai salon, devant un vrai feu.

— Voilà qui va bien, répondis-je, mais le tuyau vous gênera horriblement.

— Quel tuyau? me demanda-t-il étonné.

— Mais le tuyau de votre cheminée. Car il n'y a pas de feu sans fumée, et de fumée sans tuyau
par où elle s'échappe.

— Quelle plaisanterie! s'écria-t-il. Le tuyau, on le supprime par convention.

— Permettez-moi de vovis le dire : si la convention vous autorise à supprimer le tuyau d'une
cheminée, comment ne vous permettrait-elle pas de supprimer la cheminée elle-même? L'un n'est
ni plus difficile ni plus étrange que l'autre. Plus vous accordez à la convention en ce genre, plus
vous vous donnez de facilité pour monter vos pièces. »

Oui, sans doute, il y a des conventions dont il faut se délivrer autant qu'on le peut. Ce sont les
conventions qui portent sur les idées et les sentiments. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, il y a
dans ce moment une convention au théâtre qui veut que tout père, retrouvant après vingt années
un fils naturel qu'il n'a jamais vu, se sente ému pour lui d'une tendresse instantanée et profonde.
Le sentiment n'est pas vrai; au théâtre, il est admis comme tel pour l'heure, et les poètes drama-
tiques, forts de cette convention, en tirent des situations pathétiques. On ne peut que gagner à
jeter à l'eau ces conventions dont la racine est fausse. Car elles gâtent, pour la postérité, les plus
beaux chefs-d'œuvre où elles se sont introduites. Qu'y a-t-il de plus ridicule que l'amoureux
Hippolyte dans la Phèdre de Racine? Cette galanterie fade était une des conventions du temps.

Mais quand les conventions portent sur l'accessoire, sur le matériel de l'art dramatique, il faut
garder soigneusement celles que l'on possède et les étendre s'il se peut. Il semble qu'au contraire,
nous ayons été poussés par je ne sais quel démon à les rendre plus é^oites. Qu'est-ce que cette
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