L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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EXPOSITION DES OEUVRES D'UN PEINTRE DE DIX ANS

(Correspondance pa,

Une exposition, ouverte depuis quelques jours au Cercle
artistique et littéraire de Bruxelles, suscite une vive et piquante
controverse parmi les artistes, les critiques, les amateurs et les
curieux : il s'agit de l'œuvre d'un enfant prodige, Frédéric van
de Kerkhove, né à Bruges le 4 septembre 1862, mort le
12 août 1873, âgé par conséquent de dix ans et onze mois.
L'œuvre de ce petit garçon est considérable. Il aurait laissé
600 tableaux. Il est vrai qu'ils sont pour la plupart de dimen-
sions très-exiguës ; mais c'est égal, 600 tableaux en dix ans et
onze mois, cela ferait près de cinq tableaux par mois, en admet-
tant que le prodige eût commencé à se manifester dès le jour de
la naissance de l'enfant. On avouera que cela passe les bornes ;
du phénomène. Or c'est vers l'âge de sept ans que Fritz van de
Kerkhove commence à peindre. Il ne lui a donc fallu que quatre
années pour faire ses 600 tableaux; ce qui donne 150 tableaux
par an, plus de 12 tableaux par mois! Quoi qu'il en soit, il n'y a
pas moins de 159 paysages du petit Fritz exposés au Cercle
artistique et littéraire de Bruxelles. Les admirateurs sont nom-
breux. Il y a des enthousiastes, des fanatiques, qui non-seule-
ment sont parfaitement convaincus de la sincérité de cette
exhibition, mais qui, de plus, saluent en Fritz van de Kerkhove
un peintre de génie ! Il y a aussi des sceptiques, qui craignent
une mystification. Il y a enfin le parti du juste milieu qui con-
teste, non pas la sincérité de l'œuvre, mais l'importance et la
génialité de cette révélation artistique d'un Messie mort-né.
L'exhibition a été lancée par M. Adolphe Siret, membre de
l'Académie royale de Belgique, commissaire d'arrondissement,
c'est-à-dire sous-prétet à Saint-Nicolas (Flandre orientale). On
a tiré à part et traduit en flamand une biographie de l'Enfant
prodige publiée par M. Siret dans le Journal des Beaux-Arts.
L'épigraphe indique déjà le diapason d'enthousiasme du bio-
graphe : Sta} viator, heroein calcas! Histoire de faire passer le
petit Fritz pour un conquérant, pour un Turenne du paysage.
« Fritz, écrit M. Siret, eut au physique une croissance anormale.
La tête était forte, la maigreur du corps extrême et les attaches
aux parties musculaires exagérées. Sa pâleur était continue, il
jouait peu, mangeait considérablement et ne pouvait éteindre sa
soif. Souvent il demandait s'il allait mourir. » Ces lignes donnent
à penser que le pauvre petit était tout simplement hydrocéphale,
d'autant plus que, de l'avis de son biographe, il est mort d'un
épanchement au cerveau. On voit que le phénomène se com-
plique. Six cents tableaux exécutés en quatre années par un
enfant hydrocéphale, voilà tout au moins de quoi justifier l'ap-
préciation, très-bienveillante d'ailleurs et même très-croyante,
du savant critique de Ylndépcndamce belge, qui considère le
talent précoce de cet enfant malingre comme un cas de térato-
logie artistique.

Le critique de la Revue de Belgique, M. Buis, est d'accord
avec celui de \' Indépendance : « Posons d'abord, comme premier
fait acquis, écrit-il, que le jeune Fritz appartient à une branche
de la grande famille germanique, qui a toujours montré des ap-
titudes innées pour l'emploi de la couleur, depuis le temps où
ses tapisseries étaient recherchées dans l'Europe entière, jus-
qu'à nos jours, où nos peintres se sont distingués dans toutes les
expositions internationales, par l'éclat harmonieux de leur colo-
ris... Plaçons ce premier germe dans une organisation brûlée
par une fièvre de croissance, dépensant en quelques années toute
la vitalité qui suffit à une existence normale ; ces facultés ne
vont-elles pas acquérir une acuité, une puissance qui leur fera
dépasser la limite ordinaire?... A ces facteurs fournis par l'enfant
lui-même vinrent s'en ajouter d'autres résultant du milieu, peu
ordinaire, dans lequel il s'est développé comme en une serre

ticulière de l'Art.)

Bruxelles, 4 mars.

chaude. Fils d'un négociant amateur de peinture et peintre lui—
lui-même à ses heures de loisir, le jeune Fritz a été élevé dans
une de ces maisons comme nous en avons rencontré plus d'une
en Flandre, bourrée de tableaux de la cave au grenier, du plan-
cher au plafond. S'imagine-t-on quelle excitation la vue de ces
peintures a dû imprimer à ce jeune être, né coloriste, aspirant la
couleur par tous ses pores, vibrant à toutes les impressions du
dehors, qui répondaient à cette prédisposition native?... Il y avait
devant sa maison une ligne de grands arbres ; quand le vent les
courbait sous son souffle puissant et chassait dans un ciel hu-
mide les lourds nuages du nord, le jeune Fritz ne pouvait déta-
cher ses yeux de ce spectacle mélancolique, et de ses doigts agiles
il pétrissait la couleur pour traduire son admiration. Les gens
du métier admettent du reste toute la partie sentimentale de
l'œuvre, et ne soulèvent d'objection que contre les roueries de
vieux peintre qui se remarquent dans tous ces petits tableaux : les
spécialistes nous semblent un peu abuser ici de la supériorité que
leur donnent leurs connaissances techniques. En somme, ces
roueries, même chez les vieux peintres, sont moins le résultat
d'une habileté manuelle acquise par un long exercice, que le fait
d'heureuses rencontres; petit à petit, les peintres s'amassent, par
une suite d'expériences, toute une série de recettes, ce qu'ils
appellent les ficelles du métier, qui leur permettent de rendre
mieux certains effets, de produire une impression d'autant plus
vive qu'on devine moins les moyens employés pour la produire.
Pour nous, quelque extraordinaire que cela paraisse, nous ne
voyons rien d'impossible à ce que le jeune van de Kerkhove
ait, en jouant, trouvé qu'en écrasant une tache de couleur avec
son couteau, en tapotant du bout d'un pinceau raide ou en grat-
tant de son canif une surface peinte, il obtenait des effets inatten-
dus. » La Fédération artistique est plus enthousiaste encore que
la Revue de Belgique. Elle a d'abord douté, mais elle se rend à
l'évidence dans son numéro du 19 février, où nous lisons ceci :
t Le prodige est réel et l'on a raison de crier au miracle. Quant
à l'œuvre du jeune van de Kerkhove, il n'y a qu'à admirer et s'in-
cliner. » Les sceptiques commençaient à crier à la supercherie.
Toutes ces démonstrations, toutes ces admirations ont failli les
convertir. Ils se demandaient pourtant s'ils étaient le jouet
d'une hallucination. Comment, tous ces Corot, ces Daubigny,
ces Rousseau, car l'exposition du Cercle est pleine de pastiches
de ces maîtres ; tous ces prodiges d'habileté et même de rouerie,
seraient vraiment de ce petit bonhomme ! Ils se refusaient à le
croire, mais ils n'osaient plus avouer leur incrédulité. Voici du
renfort qui leur arrive, et qui leur fera reprendre courage.

L'Echo du Parlement du 22 février publie un article de
M. Jean Rousseau dont voici quelques passages intéressants :

« J'accorde volontiers que l'œuvre du jeune van de Kerkhove
soit, sinon supérieure, du moins remarquable et d'un vif intérêt.
La condition sine quâ non de la maestria artistique lui manque :
l'originalité. L'honorable biographe de l'enfant-prodige, M. Siret
en convient lui-même implicitement, quand il rapporte qu'un
peintre distingué, M. Richter, a pris ces paysages pour une série
d'esquisses inédites de Théodore Rousseau. D'autres rappellent
Corot, d'autres Van Goyen. Somme toute, des aspects connus.

« Mais les qualités abondent. On a parlé du profond senti-
ment de ces petits tableaux, empreints pour la plupart d'une
tristesse pénétrante. Mais cette impression résulte pour beaucoup
des harmonies grises et des notes sombres où se complaît l'auteur
Une qualité qui frappera davantage les artistes dans ces peintures
c'est le style. La ligne de ces petits paysages, brossés pour la
plupart sur des panneaux de boîtes à cigares, est toujours grande ;
tous les sites sont d'une belle ordonnance, d'un caractère remar-
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