L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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DE LA MISE EN SCENE. 249

tout Paris, en forçant la recette. Ils sont obligés de ne plus jouer que de grosses parties. Les
recettes moyennes ne couvrent plus leurs frais. Il faut qu'ils fassent le maximum ou qu'ils
déposent leur bilan. Ils ont donc haussé le prix des places dans une mesure qui est tout à
fait disproportionnée avec la fortune du bourgeois parisien. Ils ont, pour les places prises en
location, les seules qui à présent permettent l'entrée du théâtre, fixé un supplément qui va
au quart du prix normal. Ils ne peuvent, en ces conditions, attirer la foule qu'en frappant un
grand coup.

C'est ainsi que les spectacles coupés, qui ont été l'amusement de nos pères, ont peu à
peu disparu de l'affiche. Ils emplissaient la salle sans la bonder, et ils ne duraient qu'un mois
ou deux. 11 fallait les renouveler sans cesse, les rafraîchir tout au moins, et cette préoccu-
pation constante était une fatigue et un ennui.

Les grandes machines (c'est le nom dont on se sert en argot de coulisse) les ont remplacés
partout. 11 n'y a en effet que ces énormes partitions pour agir énergiquement sur l'imagination
de la foule et la décider à se dessaisir de quatre louis pour payer une loge. On comprend
que, lorsqu'il s'agit de si grosses sommes, le chef de la famille en veuille pour son argent. Quand
il n'était question que de petits écus , il se contentait d'un vaudeville en un acte et revoyait
les autres par surcroit. Mais 12 francs la place, on y regarde. 11 faut alors ce qu'on appelle un
spectacle corsé.

Les directeurs ont donc été poussés jour à jour dans la voie funeste de dépenses exces-
sives où ils s'étaient engagés. Il n'est pas toujours commode de trouver un drame bien fait
qui intéresse et qui réussisse. On est certain en revanche, avec beaucoup d'argent, d'avoir de
beaux décors et des costumes éclatants. Il y a un proverbe qui a cours dans les théâtres à
ce propos : l'argent qu'un directeur jette par la fenêtre rentre par la porte. Pas toujours ! pas
toujours! Encore faut-il qu'il soit jeté avec intelligence et discernement. Les plus éclatantes
faillites au théâtre sont précisément celles des imprésarios qui avaient prodigué les magnifi-
cences de la mise en scène. Je ne veux citer aucun nom; mais tout Parisien se les rappelle,
et je crains qu'à cette liste déjà longue il ne s'en ajoute bientôt d'autres , qui courent aux
mêmes résultats par la même route.

Les auteurs ne se donnent plus la moindre peine pour bâtir un drame. A quoi bon? ils
sont sûrs de boucher les trous de l'action par un cortège ou de remplir le vide d'une scène
avec un ballet, de remplacer l'esprit par la lumière électrique. « Ah, bah! disent-ils, ça ira
toujours ! »

Les comédiens ne se trouvent pas mieux que les écrivains de ce système. Je connais
une jeune actrice sur l'avenir de laquelle j'avais fondé les plus belles espérances, M"'' Patry, de
la Porte-Saint-Martin. Le théâtre où elle joue s'avisa de représenter le Tour du monde en quatre-
vingts jours, qui n'est qu'une féerie à prétentions géographiques. La chose a un succès énorme,
inouï, invraisemblable. Le Tour du monde a déjà eu cent représentations; il en aura deux cents,
trois cents; on ne voit pas par où il pourra finir. M"'' Patry joue là dedans un rôle de jeune fille,
où il n'y a rien à faire qu'à pousser un cri de terreur dans la caverne des serpents. Le reste
du temps elle se promène à travers des changements de décors ; elle n'est qu'une humble
comparse dans ce grand mouvement des trucs et des figurations qui occupe la première place.

Comment veut-on que cette jeune artiste se forme, apprenne son nom au public et conquière
une autorité vraie, en se réduisant durant deux ans à n'être qu'une utilité au service des machinistes?
Que fera-t-elle au sortir de ce long succès, qui ne lui aura rien enseigné ? Un rôle pareil aurait pu, sans
inconvénient sérieux, être joué par la première venue, qui s'en serait tirée tout aussi bien. Et. de
même, à quoi servent Dumaine et Lacressonnière en un semblable drame ? Leur nom fait bien sur
l'affiche, et voilà tout.

Ce n'est pas tout. Ce goût de la mise en scène luxueuse a, pour les acteurs et surtout pour les
actrices, un autre inconvénient qu'il nous est impossible de ne pas signaler.

Les artistes (sauf de rares, de très-rares exceptions) ne vivent plus de leur état. Il n'y a pas de
pièce aujourd'hui qui n'exige d'une comédienne qu'elle change de robe à chaque acte. Et quelles
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