L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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268 L'ART.

de Blondel, présentait, entre autres inconvénients, celui de détruire entièrement les constructions de
Pierre Lescot, que l'artiste italien supprimait sans autre cérémonie. Mais outre l'édifice, on établissait
une grande place s'étendant jusqu'au Pont-Neuf, ce qui eût entraîné la démolition de Saint-Germain-
l'Auxerrois ; sur cette place devait s'élever une fontaine monumentale en forme de rocher avec Louis XIV
au sommet et des divinités mythologiques tout autour.

Charles Perrault, obligé de céder, n'en continuait pas moins sa guerre sourde et ses petites
intrigues. Les entrepreneurs et les ouvriers français, soit qu'ils ne fussent pas habitués à travailler
selon les méthodes italiennes, soit qu'ils obéissent à un mot d'ordre, affectaient de ne pas comprendre
le Bernin et le servaient tout de travers. Celui-ci, exaspéré, demandait qu'on fit venir des Italiens, et
Charles Perrault se gardait bien de faire la moindre objection; seulement il présentait des devis formi-
dables au malheureux ministre qui enrageait, mais n'y pouvait rien. Cependant les courtisans, qui
avaient deviné la pensée de Colbert et qui voulaient s'en faire bien venir, lui vinrent en aide dans
cette circonstance. On continuait avec le Bernin le système de flatteries et d'adulations, mais
on parlait en même temps du beau climat de l'Italie et des rigueurs du nôtre. On se demandait
avec anxiété si le grand homme pourrait supporter un hiver qui pourrait bien être rude. Et si son
dévouement allait aboutir à un malheur, la gloire du roi n'en serait-elle pas atteinte?

Le Bernin était rompu à toutes les intrigues de cour : il comprit, et se tira en homme d'esprit
d'une situation délicate. 11 parla de sa famille qui était restée à Rome, reçut des lettres constatant
l'impatience où était le saint-père de revoir son cher artiste, toussa, fut indisposé, et finalement
supplia le roi de le laisser passer l'hiver en Italie, se mettant d'ailleurs entièrement à sa disposition
pour le reste de ses jours. Colbert fut ravi et versa des larmes feintes : toute la cour admira le
désintéressement du roi, qui consentait à se séparer d'un pareil homme. Les compliments sur le
génie du Bernin montèrent à un diapason inouï et l'artiste reçut en partant les plus splendides
cadeaux. Charles Perrault lui remit au nom du roi trois mille louis d'or, avec un brevet de douze
mille livres de pension pour lui et un de douze cents pour son fils. En même temps Colbert, qui
tenait beaucoup à ce que le Bernin ne revînt pas, mais parût rester au service du roi, lui commanda
une statue colossale de Louis XIV, qu'il devait faire à Rome, dans son atelier, et en se faisant
aider cette fois par des praticiens italiens.

Le Bernin partit ainsi comblé d'honneurs et de présents; mais dès qu'il ne fut plus là, son projet
fut abandonné. Colbert s'en tenait toujours à celui de Claude Perrault; mais comme les hommes de
l'art le déclaraient impraticable, on songea à revenir à l'ancien plan de Le Vau. Colbert pourtant
sortit encore victorieux de cette lutte et il employa pour cela un stratagème qui peint bien l'esprit du
temps. Il savait combien le roi tenait à paraître le maître et à faire tout par lui-même : il proposait
souvent le contraire de ce qu'il voulait pour donner au roi le plaisir de le battre et d'avoir raison. 11
fit donc apporter à Louis XIV le dessin de Le Vau et celui de Claude Perrault. Le roi, après les
avoir examinés, demanda l'avis de Colbert, qui déclara hautement sa préférence pour le projet de
Le Vau. « Eh bien, moi, dit le roi, je choisis l'autre. » Colbert s'inclina, et c'est ainsi que le médecin
Claude Perrault éleva la colonnade du Louvre, qui, malgré le dire des architectes du temps, ne
semble pas encore près de s'effondrer. Boileau put dire alors :

Notre assassin renonce à son art inhumain;
Et désormais la règle et l'équerre à la main,
Laissant de Galien la science suspecte,
De mauvais médecin devient bon architecte.

Le Bernin avait emporté de France une assez mauvaise opinion des Français; néanmoins il
se mit au travail pour mener à bonne fin la statue qui lui avait été commandée, mais elle languit
dans son atelier, où elle resta plusieurs années sans être achevée. Elle ne fut envoyée en France
qu'après la mort de l'artiste, et elle n'y eut aucun succès. Peut-être le roi avait-il daigné en désap-
prouver la disposition, car toute la cour fut unanime pour la trouver pitoyable. Le Bernin avait
représenté Louis XIV gravissant un rocher escarpé, voulant montrer ainsi la vertu triomphant
des obstacles. Le sentiment monarchique des Français, qui ressemblait bien moins à une opinion
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