L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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376 L'ART.

pas de petites œuvres, et que le devoir de l'artiste est de rechercher en tout la perfection.

Il se releva d'un bond, et obtint un succès très-brillant et très-franc en faisant exécuter à l'Odéon,
peu de mois après, sa Marie-Magdeleine, « drame sacré » en trois parties. C'est à dessein que, malgré la
nature du sujet traité, il ne qualifia pas cette œuvre d'oratorio. M. Massenet, en effet, n'avait pas pris
et n'avait pas voulu prendre le style large, noble et pompeux de l'oratorio. Peintre et poète, il avait
voulu, dans cette œuvre nouvelle et longuement caressée, donner place à la rêverie et au paysage; de
plus il y faisait entendre des accents d'une passion véritablement humaine, d'une tendresse en quelque
sorte terrestre, qui aurait pu donner matière a critique s'il avait laissé supposer qu'il voulait marcher
sur les traces de Haendel, de Bach ou de Mendelssohn. En somme, l'œuvre était belle, suave, toute
imprégnée d'un parfum de jeunesse et de poésie, avec cela grandiose par instants et véritablement
émouvante. C'était assez, certes, pour légitimer le succès qui l'accueillit à son apparition, et qui la
suivit lors de son exécution à l'Opéra-Comique.

Ce succès, M. Massenet vient de le retrouver avec son Eve, ouvrage de proportions beaucoup plus
modestes, auquel il a donné la qualification de « mystère », ne voulant pas non plus l'intituler oratorio,
et qui a été, on peut le dire, accueilli par le public avec un véritable enthousiasme. Une poésie rêveuse
et une passion ardente, un grand sentiment du pittoresque, des sonorités exquises, un orchestre ado-
rable, des idées d'une fraîcheur et d'une grâce toutes juvéniles, parfois une chaleur entraînante et
une incomparable puissance d'expression, telles sont les qualités qui distinguent cette partition et qui
ont excité à diverses reprises des applaudissements unanimes et frénétiques.

Le poëme de M. Louis Gallet, qui a servi de texte à l'inspiration du compositeur, n'est qu'une
courte et exacte paraphrase de la tradition biblique, qui rappelle la naissance de la première femme,
les tentations dont elle est l'objet de la part de l'esprit du mal, sa chute, et, finalement, l'expulsion
d'Adam et d'Eve du paradis terrestre.

La première partie de l'œuvre est surtout adorable, et l'on y retrouve le poëte pittoresque et
ingénieux qui s'était déjà révélé dans certaines pages si savoureuses de Marie-Magdeleine. lue chœur
initial est d'un excellent effet, avec son accompagnement ostinato de violons, qui lui donne une couleur
et une sonorité toutes particulières. Le fragment symphonique qui vient ensuite est tout à fait char-
mant, ainsi que le duo d'Adam et d'Eve, dont le dessin mélodique, très-soutenu, est relevé par des
harmonies fines, délicates et souvent imprévues. Le second chœur : Au premier sourire d'Eve..., attaqué
par les soprani et complété ensuite par l'adjonction des voix masculines, est d'une coupe pleine de
grâce et d'un rhythme enchanteur, que fait ressortir encore un orchestre plein de finesse et d'élé-
gance ; cette page si poétique a soulevé surtout des acclamations enthousiastes.

Pour la seconde partie, il faut citer l'air chanté par Ève : O nuit, douce nuit, pleine de murmures,
morceau de courtes proportions, mais auquel son allure à la fois rêveuse et passionnée donne un
caractère étrange, et toute la scène chorale suivante, qui, bien que présentant moins d'originalité, n'en
est pas moins puissante et largement traitée. Enfin la troisième partie contient un joli prélude
instrumental, un air de ténor d'un dessin discret et délicat, un duo chaleureux et passionné entre
Adam et Eve, puis, après une attaque symphonique puissante et vigoureuse, le chœur de la malé-
diction, page d'un effet grandiose, qui vient clore de la façon la plus heureuse une œuvre remar-
quable à tous égards, et digne à la fois de toute l'attention de la critique et de toute la sympathie du
public.

Comment se fait-il qu'après les succès remportés par M. Massenet, après le succès de Marie-
Magdeleine et d'Eve particulièrement, la direction de l'Opéra n'ait pas encore jugé à propos de lui
confier le soin d'écrire pour ce théâtre un grand drame lyrique? Quel est donc celui de nos jeunes
compositeurs qui a donné le plus de preuves de talent et de savoir, d'inspiration et peut-être de
génie? et qu'attend-on pour le produire d'une façon avantageuse pour lui? En Allemagne ou en
Italie, les occasions ne manqueraient certainement pas à un artiste qui se serait affirmé avec cet
éclat, qui se serait annoncé avec une telle vigueur de tempérament. D'ailleurs, on n'aurait même pas
besoin de lui commander un ouvrage; M. Massenet, qui, entre tous les dons heureux dont le ciel l'a
comblé, possède celui de la fécondité, a deux opéras entièrement achevés et qui n'attendent que
le bon plaisir d'un directeur pour se produire à la scène : l'un, en trois actes, intitulé Méduse, est
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