L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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L'ART.

le mobilier, les bibelots, tout, absolument tout est exécuté avec la plus désespérante égalité.
Que dire du coloris? Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et bien d'autres y ont passé pour aboutir
à l'ensemble le plus discordant, le plus commun que je sache. Je vous recommande spécialement
le fond d'une incroyable lourdeur avec ses rosaces bleues cerclées de jaune, et certain vert voisin
d'un coussin rose placé lui-même à côté du manteau rouge d'Absalom, — et quel rouge !

A gauche, au premier plan, M. Cabanel a eu l'inspiration d'ajouter sur le divan un morceau
d'étoffe jeté négligemment, mais sans grâce; ce chiffon lie-de-vin et or qui n'a aucune raison
d'être, fait tomber toute la composition à gauche! C'est le comble de la science.

Je vous fais grâce d'une peau de lion usée qui sert de tapis et du tabouret sur lequel repose le
pied droit de Thamar; je préfère vous signaler encore deux coussins, le premier jaune, rouge et vert,
le second noir et or.

Vénus si difficile que cela paraisse, rend des points, et beaucoup, à Thamar.

Le fond de la toile est occupé par le Palais-Bourbon, que coupent deux bandes de nuages en
papier peint; sur les marches de la Chambre des députés, la Déesse est debout; elle vient de quitter
un char doré doublé de bleu, un bleu d'une terrible aigreur, et fait admirer de face un corps en
crème fouettée orné d'une jambe droite posée de profil, tour de force qui a le mérite de l'inédit.
La tête est beaucoup trop petite, le cervelet manque, la distance du nez à l'oreille est énorme,
les cheveux sont impossibles et un bout de draperie rose rivalise dignement avec le bleu en
question. Une épaule gauche fantaisiste se complète par un raccourci du bras qui tient du défi. Dieu
me garde d'oublier le geste d'une distinction accomplie auquel Vénus a recours pour rassembler ses
colombes favorites qui voltigent à sa droite.

J'ai gardé pour le bouquet le Portrait de Mme la baronne de G.....2 C'est un portrait, celui

de Mrae la vicomtesse de Ganay, qui a établi la réputation de M. Alexandre Cabanel. Le
public se laissa séduire par le charme dvi modèle et consentit aveuglément à prendre pour
des qualités sérieuses de peintre une exécution essentiellement conventionnelle et veule; il
n'est pas un homme de goût qui consente aujourd'hui à accorder à ce portrait si vanté une
valeur artistique réelle. Interrogez, si vous en doutez, un juge exquis en matière d'art, un
raffiné qui est le goût incarné, M. le vicomte Etienne de Ganay lui-même.

Le Portrait de M'aa la baronne de G.... achève de démontrer ce que vaut M. Cabanel et
ce que peut valoir son enseignement.

M"e de G..... vêtue d'une robe de velours noir, ornée de rubans noirs bordés de bleu

d'une crudité inouïe, est vue de face assise sur un divan groseille.

La figure s'enlève sur vin fond de cette horrible nuance que les modistes baptisèrent
élégamment : vase du Nil ; fond très-réussi, — on n'est pas plus vaseux. A droite, un bout de
draperie multicolore et incolore tout à la fois. La tète d'une nullité désespérante, les épaules,
la poitrine sont plates, les mains n'existent pas, les bras ressemblent à des bras de poupée pleins
de son et le poignet gauche se distingue par le plus impossible raccourci. Soyez donc belle pour
être tuée de la sorte !

Telle est l'exposition de MM. E. Hébert et A. Cabanel.

A leurs élèves il n'y a qu'à appliquer le proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.

Des maîtres produisant de pareilles œuvres, et incapables d'en produire d'autres, n'indiquent
que trop ce qu'il reste à attendre de l'enseignement officiel. On se trouve en présence d'une situation
profondément malade et qui ne peut tarder à être désespérée, si on n'y porte très-prompt remède.

M. de Chennevières a là d'impérieux devoirs à remplir; il faut savoir provoquer, non quelques
modifications anodines, mais une réforme absolue que la France est en droit de réclamer d'urgence.
Le directeur des Beaux-Arts saura, nous en avons le ferme espoir, se montrer à la hauteur
de cette tâche difficile.

Paul Leroi.

(La suile au prochain numéro.)

1. n° 137.

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