L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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SALON DE 1875. 79

qu'un labeur opiniâtre peut apprendre; il a donné la mesure de son grand savoir anatomique dans sa
remarquable figure de Faune sur laquelle seule repose sa renommée; il n'y avait là nulle trace d'inven-
tion, mais la preuve d'une grande fidélité de souvenir et d'une exécution très-savante. M. Perraud eut
alors son jour, un jour sans lendemain. Les anciens mérites de l'exécutant se retrouvent aujourd'hui à
l'état de charge dans ce compagnon herculéen qui de la main droite non-seulement tient sa fronde
tout armée et un vulgaire cornet à bouquin, mais encore trouve le moyen de s'accrocher à la hanche
de la Source, dans la crainte sans doute de voir choir sa robuste personne au milieu des effets de
biceps et des immenses efforts auxquels tout son corps se livre pour se désaltérer. Que sera-ce lorsque
« les brigands et les monstres » l'obligeront de nouveau à « de rudes travaux et à des combats
héroïques? » *

Le Joui- réalise exactement ce que tous ceux qui ont suivi avec attention la carrière de M. Perraud
pouvaient en conscience attendre de son talent. Il ne suffît pas en art de savoir tout ce qui s'apprend;
il faut au moins avoir une parcelle de feu sacré, sinon on en arrive où est tombé M. Perraud qui nous
donne par ses deux bustes, dont ses critiques les plus acerbes n'ont pas parlé, un spectacle bien plus
affligeant encore que celui de la masse impuissante de son groupe.

Inutile de chercher la moindre parcelle de vie dans ces portraits de Pierre Larousse1, l'auteur du
Grand Dictionnaire universel du xix' siècle, et de M. Bochot2, un brave maire à qui ses administrés
reconnaissants ont offert son buste en bronze ; ce défaut-là n'est pas fait pour étonner quiconque
vient de voir la Source. Ce qui vous frappe, ce qui vous déroute, c'est l'extraordinaire faiblesse dont
fournit de si éclatants témoignages ce sculpteur fort instruit, alors qu'il est directement aux prises avec
la nature. Marbre ou bronze, ces deux bustes ne pèchent pas uniquement par leur complète vulga-
rité ; il sont d jplorablement modelés et manquent tout à fait de cette science dont le Jour fait un si
maladroit étalage à outrance. Ces portraits sont de vraies productions d'écolier, et d'écolier très-faible.

La tournure, l'accent, la vie qui leur font absolument défaut, vous attirent au contraire
vers les bustes frémissants de M. Carpeaux : un bronze, M. Chérier; un marbre, M"10 A. D...
Cette dernière n'est ni jeune ni jolie, mais elle a l'intelligence, l'esprit, séductions qui ne sont point
passagères. Un autre eût hésité devant pareil problème; M. Carpeaux l'a abordé de front; il a
marché droit au but; il l'a victorieusement atteint. Il n'a pas rajeuni Mmc A. D...; il ne l'a pas
embellie; il l'a faite très-ressemblante et il l'a faite irrésistible. Vous la voyez et vous êtes conquis,
vous êtes sous le charme. Merveilleux triomphe de l'art qui impose sa souveraineté quoi qu'on en
ait, qui vous subjugue lorsque vous vous croyez le moins disposé à subir son ascendant, et qui vous
passionne pour ce qui semblait devoir vous laisser froid!

La manière de M. Carpeaux est d'une virtuosité toute française ; nul ne continue plus glo-
rieusement la tradition élégante et forte des maîtres du xvme siècle. Je ne puis voir une œuvre de
l'éminent élève de Rude sans que la pensée me reporte au foyer de la Comédie-Française tout
peuplé de marbres vivants signés de tant de noms illustres du siècle dernier, et je me surprends chaque
fois à déplorer de plus en plus que ce ne soit pas M. Carpeaux qui ait été chargé de compléter
ce panthéon littéraire. Au lieu d'en faire un bellâtre, il eût vraiment fait d'Alfred de Musset
l'auteur des Nuits, de la Lettre à Lamartine, de Namouna, de Rolla, A'Un Caprice, de On ne badine pas
avec l'amour; il nous eût montré Eugène Scribe spirituellement laid et débarrassé du pardessus
capitonné dans lequel on l'a si étrangement emmitouflé; il aurait laissé soupçonner sur la bourgeoise
figure de Ponsard ne fût-ce que l'arrière-lueur d'un éclair, et ce noble musée du Théâtre-Français
serait resté à la hauteur de son buste splendide de Rotrou, immortel chef-d'œuvre de Caffieri.

11 me serait impossible d'apporter une restriction à mes éloges du buste de Mmc A. D... Le
Portrait de M. Chérier ne mérite pas de moindres louanges, mais il est tellement mouvementé qu'un
pas de plus dans cette voie et il y aurait excès.

Si l'ensemble du Salon de peinture est bien peu satisfaisant, la sculpture a l'honneur, par ses
brillants succès, par ses trioirrphes éclatants, de démontrer la puissante vitalité de l'Ecole française,
son incomparable souplesse, son extrême variété, sa supériorité incontestable.

1. N° 3327.
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