L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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no L'ART.

temps. Les choses d'art ne se forcent point, et s'il n'y avait à admirer chez nos voisins que quelques
exceptions merveilleuses qui sont le témoignage de leur organisation tout improvisatrice (ô cet admi-
rable Barbier!), je croirais le don d'improviser un fléau plutôt qu'un don. Si cela vous console, sachez
cependant que je ne suis pas mécontent, et que je suis même content. J'ai demandé à Scribe trois
petits couplets que je place au début du deuxième acte, avec accompagnement d'orage, qui me semblent
exprimer assez bien la mélancolie de la situation. Pour les chœurs en retard, j'en ai deux, j'en ai peut-
être trois, en déplaçant celui qui vous a plu. Scribe me tourmente autant que vous et jure que jamais
poème n'a dormi quatre ans pour lui; il appelle le nôtre Epiménide, et m'en demande plus de nouvelles
que je n'en puis donner. Pourtant rassurez-vous, l'an prochain la Dame d'Avenel marchera mystérieuse-
ment sur vos planches. Puisse-t-on trouver qu'on ne l'a pas trop attendue !... »

Cette Dame d'Avenel, qui devait s'appeler la Dame blanche en arrivant à la scène, fît son apparition
le 10 décembre 1825, et provoqua dans le public un enthousiasme difficile à décrire. Il faudrait lire
tous les journaux du temps pour se rendre compte de la joie, du délire, du fanatisme que causa cet
ouvrage devenu si rapidement et si justement célèbre, et qui mit le comble à la gloire de Boieldieu.
Scribe, inspiré par Walter Scott, auquel il avait emprunté son sujet, avait donné au maître un livret
excellent en son genre, et celui-ci avait écrit sur ce livret un véritable chef-d'œuvre. Aussi le succès
fut-il • immense, formidable, unanime, et peut-on dire que non-seulement à Paris, non-seulement à
Rouen, ville natale du compositeur, mais d'un bout de la France à l'autre, à mesure que l'ouvrage se
produisait en province, ce fut un élan d'enthousiasme impossible à décrire. La représentation de la
Dame blanche fut, à la lettre, un grand événement et prit les proportions d'un grand fait national.
Boieldieu lui-même, qui ne se grisait point de son succès et restait plein de bonhomie, le constatait en
ces termes dans une lettre adressée à un de ses amis de Rouen : — « Je commence par vous remercier
de la part que vous et votre famille avez prise à mon succès, et cela y ajoute beaucoup, soyez-en sûr;
aussi, en voyant pleuvoir sur moi cette grêle d'applaudissements, je me disais : Ils vont être bien contents
à Rouen. Il est de fait que je n'ai jamais vu pour moi ni pour personne, depuis que je suis dans cette
carrière, un succès qui fasse autant de froufrou. Je ne sais à quoi cela tient, mais il est au delà de
toutes mes espérances. Grands personnages, artistes de toutes les écoles, bourgeois, tout concourt à
me faire manger des confitures... Enfin, vous le dirai-je? mon succès paraît être vin succès national,
qui fera, à ce que tout ce que le monde me dit, époque dans l'histoire de la musique. Il est de fait que
la musique étrangère avait tout envahi, et que le public était persuadé que l'on ne pouvait que se
traîner à la remorque de Rossini. La tâche n'était pas facile de le faire revenir de ce préjugé, que la
musique que l'on faisait depuis quelques années ne venait qu'accroître... J'ai la gloire de l'avoir vaincu,
et les artistes français, peintres, littérateurs et musiciens, m'adressent continuellement des remercî-
ments ; mais je crains que le zèle mal exprimé, ou exprimé avec passion, ne vienne troubler l'harmonie.
Les R.ossinistes paraissent furieux; ils n'aspirent qu'au moment de prendre fait et cause pour leur idole.
Mais ce qu'il y a de drôle dans tout ceci, c'est que pendant qu'on se querelle pour nous, nous sommes à
merveille ensemble, Rossini et moi. Nous logeons dans la même maison1, et il est venu, avant-hier,
m'embrasser avec effusion, rien que sur ce qu'on lui a dit de ma Dame blanche, car il n'a pu avoir de
loge que pour aujourd'hui... »

La première représentation de la Dame blanche fut un triomphe pour Boieldieu et pour ses inter-
prètes : Ponchard, Féréol, Henri, Mmes Rigaud, Lemonnier et Desbrosses. Boieldieu fut rappelé avec
fureur à la fin de la pièce, et, bon gré mal gré, il dut reparaître sur le théâtre, entraîné par Henri et
Féréol. Après le spectacle, l'orchestre de l'Opéra-Comique alla lui donner une sérénade sous ses fenêtres.
Le lendemain, tout Paris parlait de la Dame blanche, et son nom était dans toutes les bouches. Deux
mois et demi après, le 25 février 1826, le Théâtre des Arts, à Rouen, représentait à son tour le chef-
d'œuvre, sous la direction du compositeur, qui avait été invité à venir diriger l'orchestre, et cette soirée
était l'occasion d'une ovation sans précédents faite par ses compatriotes à l'illustre musicien. Les journaux
de la ville publièrent des vers sur Boieldieu, et bientôt une souscription fut ouverte dans le but de faire

1. Celle qui portait alors le n° 10 du boulevard Montmartre, et sur l'emplacement de laquelle on a construit depuis le passage Jouf-
froy. Rossini, Boieldieu et Carafa habitaient en même temps cette maison, dans laquelle chacun de ces trois compositeurs a écrit son chef-
d'œuvre : Rossini, Guillaume Tell ; Boieldieu, la Vaine blancke> et Carafa, Masaniello, Je tiens le fait de Rossini lui-même.
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