L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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EXHIBITION OF THE ROYAL ACADEMY OF ARTS. 2.55

mais je me souviens, — et la colonie des peintres français de Londres se souviendra comme moi, —d'une
très-singulière remarque que fit un grand artiste, très-justement regretté et enlevé lui-même avant
l'heure, je veux parler de Gustave Ricard, en face des toiles que Walker avait envoyées à l'Exposition
de la Royal-Academy en 1872. Le sentiment qui perçait dans les œuvres de cet artiste avait quelque
chose de si aigu, de si profond, de si intense et de si douloureux, et on était impressionné d'une façon
si peignai te en face de ses compositions, que notre grand peintre de portraits ne put s'empêcher de
dire : « L'homme qui verse une liqueur aussi subtile ne peut pas vivre, il faut qu'il meure. »

Cet être singulier et profond qui fut Ricard, cet esprit supérieur entaché de tendances mystiques,
avait parfois de ces mots de visionnaire, et si, au lieu de citer son nom épisodiquement, il nous était
permis encore une fois de mettre à nu ce singulier caractère, nous pourrions donner d'autres preuves
de cette double vue qui est l'apanage des grands esprits. Lui aussi, d'ailleurs, devait mourir à l'âge où
on ne croit pas encore à la mort, fauché d'un seul coup, rendant l'âme en poussant un soupir comme
un homme qui s'endort d'un doux sommeil.

Walker était un être maladif et un peu bizarre; dans son œuvre il était tout âme et pur esprit; il
allait au delà, et chez le spectateur faisait naître des pensées sans nombre. Sa facture était un peu
creuse, sa tonalité sourde, son ciel était bas et pesant parfois. Il aimait les heures crépusculaires ou les
lueurs indécises d'un soleil mourant. Parfois, dans un petit village dont la silhouette était prise dans
la nature anglaise, mais dont l'atmosphère, l'air, la flore elle-même appartenaient à une patrie idéale,
Walker faisait glisser sur une mare sillonnée de cygnes une barque plate conduite par un jeune homme
aux bras relevés, tandis qu'une jeune fille mélancolique et rêveuse, le bras pendant hors de la barque,
traçait un sillon dans les eaux ambrées. Sur le bord, des groupes charmants venaient se reposer après
les travaux du jour; des enfants poursuivaient des troupeaux d'oies effarées, des vieillards devisaient
sous les petits porches ombragés de verdure : c'était la fin d'un beau jour; il y avait là quelque chose
d'intime et de doux qui est du domaine de la plume plus encore que de celui du pinceau. Et tous ces
êtres-là pensaient, ils aimaient, ils avaient une âme enfin. L'Exposition de Vienne nous avait montré
cette petite œuvre exquise appartenant au frère des deux artistes Henri Lehman et Rodolphe Lehman.
Quoi qu'il fît, Walker allait au fond du sujet, et le procédé chez lui, qu'il fût, ce qu'il devint dans les
derniers temps, superficiel et accessoire, ou ce qu'il avait été d'abord, très-voulu et très-poussé, ne tuait
jamais l'âme du sujet. Une de ses dernières toiles représentait la cour ou plutôt le jardin intérieur d'une
de ces maisons d'asile pour la vieillesse qui sont si nombreuses en Angleterre. Là, à l'heure où se pro-
mènent les vieillards, leurs enfants venaient s'asseoir avec eux en soutenant leurs pas chancelants ou se
promenaient dans les allées bordées de fleurs. Au premier plan du tableau sur une pelouse,un faucheur
avec sa belle attitude et son grand geste promenait la faux sur le gazon; dans le fond se dressait la
maison de briques sombre et couverte de plantes grimpantes ; à gauche du tableau un vieillard courbé
par l'âge s'appuyait au bras d'une belle jeune fille. D'autres groupes s'asseyaient sur les bancs de
pierre; quelques-uns, aux arrière-plans, parcouraient les plates-bandes, et l'artiste intitulait son œuvre
Harbour of refuge, — Port de refuge. — C'était la réalité sans doute, mais la réalité qui a passé par le
cerveau d'un poète et qu'avait entrevue l'œil d'un artiste singulièrement sensible. C'était reposé, calme,
pur, cela parlait de toute la vie de ces hommes, voués aux travaux sans récompense et qui vont des-
cendre dans la mort sans avoir connu les passions et les tourmentes, mais sans avoir savouré les
grandes joies. Il y avait là dedans un je ne sais quoi que certainement je ne ferai pas passer dans deux
phrases et comprendre au lecteur. En somme, cela vous prenait au coïur, vous arrêtait net, et ne s'ou-
bliait jamais. On ne saurait dire que Walker ait eu un genre et des sujets habituels; il y a dans l'œuvre
nombre de sujets des plus divers, mais l'homme jouait le principal rôle dans ses compositions. Il y a
tel ou tel « Retour des champs » après le travail au déclin du jour où les figures avaient une sorte de
grâce pompéienne qui rappelle les jolies silhouettes idéales à peine tracées encore sur les murs de la
ville ensevelie. Cependant, c'était avant tout moderne, et par le costume et par le sentiment; Ten-
nyson, Moore, les ballades irlandaises donnent cette note exquise; et, par-dessus tout, Walker avait ce
quelque chose de maladif qui serait la grâce de ceux qui doivent mourir jeunes. Dans la cruelle réalité
de la vie, on dit qu'il n'était plus que l'ombre do lui-même quand il a disparu, et que des façons
d'être étranges avaient abrégé son existence ; mais nous n'avons lait qu'entrevoir l'homme, et l'œuvre
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