L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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L'ART.

Dans les années qui suivirent, Blake publia une série d'illustrations qui fut nommée Livres de
prophéties, dans le même style de gravure. Nous pouvons y étudier la force croissante de son dessin,
qui allait bientôt prendre une forme indépendante. Parmi une multitude de vers riches ou confus
se trouvent des dessins d'une exquise beauté, d'une conception claire et d'un travail ferme et sûr.
Ces dessins prennent graduellement plus d'importance que la poésie, ils se séparent d'elle, et parfois
même cessent d'illustrer le texte d'une manière directe ou immédiate. Dans les ouvrages de Blake
mieux que dans les ouvrages d'autres hommes, nous pouvons voir combien distincts sont les moyens
par lesquels les deux arts trouvent pour eux-mêmes l'expression qui leur est propre. L'imagination du
peintre avec son éternel retour à la beauté plastique et aux contours décidés, et l'imagination du
poëte dont les tableaux changent constamment, sont deux choses très-différentes. Le défaut de Blake,
en tant que poëte, a été d'essayer de traiter le langage comme il eût fait du marbre, et de vouloir se
servir du matériel flottant des mots pour sculpter des images qui devaient rester à jamais dans des
attitudes de grâce ou de grandeur. Mais ses fautes de poëte étaient ses dons d'artiste les plus
précieux. Toutes les idées, toutes les pensées, même les plus abstraites, lui venaient revêtues de
formes et de lignes définies. Pour son esprit, tout rêve de beauté se transformait immédiatement en
tableau. Les sensations de joie idéale ou de terreur surnaturelle, les choses de l'intelligence non
moins que celles du monde actuel, prenaient dans ses visions une forme physique et vivante, en
un mot revêtaient la seule forme admissible dans le domaine de l'art.

En 1794, Blake entreprit son premier ouvrage important en dessin. A cette époque, les œuvres
poétiques d'Edward Young jouissaient d'une grande popularité en Angleterre ; le poëte était mort
depuis trente ans, mais son ouvrage principal, The Night Thoughts, avait conquis à l'auteur une
célébrité presque égale à celle de Milton. Le xvin* siècle, avec son goût pour-la satire et le fini de la
versification, n'était pas très-pénétrant dans ses critiques du sublime, et le public du jour acceptait
volontiers les vagues platitudes de Young comme des chefs-d'œuvre d'éloquence poétique ; en consé-
quence, Blake fut employé à lui faire honneur. Un éditeur nommé Edwards, de New Bond-Street, lui
commanda de préparer une série de dessins pour illustrer les Night Thoughts, et à cet effet quarante-
trois planches furent gravées et publiées. Jusqu'à ces temps derniers ces dessins gravés étaient tout
ce que l'on connaissait des illustrations de Blake pour Young. C'est l'année dernière seulement que les
dessins originaux ont été découverts. Depuis la mort de Blake, les deux volumes contenant les dessins
étaient restés cachés dans une maison de campagne du Yorkshire. Ils étaient devenus la propriété des
descendants de l'éditeur et demeuraient inappréciés, mais du moins saufs. Ils avaient échappé aux
recherches du premier biographe de Blake, M. Gilchrist, et de tous ceux qui, plus tard, ont étudié
le peintre. L'année dernière, les volumes furent apportés à Londres et acquis par leur possesseur
actuel, un sincère admirateur du talent de Blake.

Au lieu de quarante-trois gravures, nous avons maintenant cinq cent vingt-trois dessins coloriés.
Le plan est partout le même. Au centre de chaque page, le texte imprimé du poëme occupe un
espace qui lui est réservé, et autour de cet espace l'artiste a placé les dessins que les paroles du poëte
ont suggérés à son imagination. Et quels dessins! Le vague langage qui mentionne de grandes choses
sans être lui-même élevé est pour l'imagination de Blake le meilleur aliment. Quoique sublime, son
invention n'est jamais incertaine, et la clarté de sa vision frappe toujours d'une ligne nette les images
nébuleuses des vers de Young, en les transportant dans un monde élevé et idéal. Blake avait une façon
simple de traiter les grands sujets qui, dans les mains d'un homme médiocre, eût paru enfantine.
Il avait dans l'existence réelle des choses terribles et superbes un foi intense, la foi qui appartient
à l'artiste, à l'enfant et au fou, la foi que l'artiste justifie par la réalisation. Ce don de saisir comme
une forme définie ce qui pour les autres hommes n'est qu'une ombre est de l'essence de l'art le plus
idéal, et Blake le possédait au suprême degré ; peut-être y avait-il aussi dans son esprit quelque chose
de l'enfant et de l'insensé. Il ne s'astreint pas à suivre de près l'auteur, mais choisit des phrases
isolées qui n'enchaîneront point son imagination et lui serviront plutôt de stimulant. Là où le poëte,
déplorant la malheureuse destinée des mortels dont les maux ne viennent jamais isolés, laisse tomber
cette expression « clustered woes, » la vision de l'artiste réalise l'image physique évoquée par la
pensée. 11 a représenté, avec une force presque égale à oelle de Michel-Ange, des groupes de figures
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