L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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2C)i L'ART.

ceptible, et d'où l'homme même est le plus souvent exclu. Était-ce bien un système? Peut-être, et nous
ne nous sentons pas le courage de le critiquer. Nous serions plutôt tenté d'en prendre la défense.

Maurice de Guérin a laissé parmi ses fragments une page superbe que cite Sainte-Beuve en sa
notice1. C'est une tempête, « une mer agitée, » dit Sainte-Beuve, un tableau tout fait pour un mariniste.
L'écrivain, nous allions dire le peintre, en quelques traits d'une touche sobre et précise, décrit magis-
tralement « le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide mais
silencieuse des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel et balançaient leur corps frêle
entre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et
retentissantes qui venaient toutes converger à l'âme de deux êtres de cinq pieds de hauteur, plantés
sur la crête d'une falaise, secoués comme des feuilles par l'énergie du vent, et qui n'étaient guère
plus apparents dans cette immensité que deux oiseaux perchés sur une motte de terre : oh! s'écrie-
t-il, c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de
rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face
de l'autre. » Et il ajoute à cette éloquente description cette observation d'une saisissante vérité esthé-
tique : « Jete\ un vaisseau en péril sur cette scène de la mer, tout change : on ne voit plus que le vaisseau.
Heureux qui peut contempler la nature déserte et solitaire! Heureux qui peut la voir se livrant à ses
jeux terribles sans danger pour aucun être vivant! Heureux qui regarde, du haut de la montagne, le
lion bondir et rugir dans la plaine, sans qu'il vienne à passer un voyageur ou une gazelle! »

On ne voit plus que le vaisseau! Il en est de même de la figure humaine dans le paysage. Mettez
un homme au milieu de cette scène de la nature, tout change; on ne voit plus que l'homme. Et il n'est
pas même besoin de quelque jeu terrible des éléments, d'une mer furieuse, ou d'un orage tombant sur
la campagne, et inspirant au spectateur la crainte d'un danger pour l'être vivant. Placez-le, cet être qui
est notre semblable, qui nous attire et absorbe bientôt toutes nos pensées, placez-le seulement dans
un site tranquille, au milieu d'une atmosphère sereine, et c'en est fait du paysage. L'homme reste, et
le tableau s'évanouit. Loin de nous la pensée de formuler une théorie absolue ; mais s'il est des pein-
tres qui, soit réflexion, soit instinct, aboutissent à cette conclusion : « Il faut choisir, en art, entre
l'homme et la nature. L'homme domine et maîtrise tout ce qui l'entoure; il entend qu'on lui sacrifie
tout ce qui n'est pas lui; il revendique le premier plan. La nature, elle aussi, est assez grande, belle
et dominatrice pour être contemplée déserte et solitaire. Le paysage veut être aimé pour lui-même.
L'accessoire humain est une injure faite à l'homme et à la nature... » — ces peintres, et Boulenger
était du nombre, soutiennent une thèse qui n'est pas déraisonnable et qui mérite d'être prise en con-
sidération.

Il est tel paysage du jeune peintre de Tervueren devant lequel on se prend à dire avec Taine :
« Comme en pareil lieu on se détache vite des choses humaines! Comme l'âme rentre aisément dans
sa patrie primitive, dans l'assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple jiaisible des êtres
qui ne pensent pas2, » ou bien à envier, avec Maurice de Guérin, « la vie forte et muette qui règne
sous Fécorce des chênes 3. » Nous citons pour la seconde fois l'auteur du Centaure. Sans essayer un
parallèle impossible entre la rêverie aristocratique et lettrée de celui qu'on a appelé l'André Chénier
du panthéisme, et l'énergie agreste d'un artiste qui ne connaissait peut-être ni l'œuvre ni le nom de
l'écrivain, on peut dire que si Boulenger ne tenait rien d'André Chénier ni de ses pareils, il avait une
tendance panthéistique dans son tempérament qui se plaisait, selon l'expression de Sainte-Beuve, « à se
répandre et presque à se ramifier dans la nature4. »

La nature « déserte et solitaire » lui suffisait, non pas cependant par suite d'un détachement
excessif des choses humaines ou par impuissance à peindre l'homme. Quand il se donnait au paysage,
il s'y répandait tout entier. Mais il n'avait pas renoncé à peindre la figure; il l'étudiait au contraire avec
autant de passion que de conscience, décidé à lui faire la place qui lui convient, à ne plus la reléguer

1. Maurice de Guérin, journal, lettres et poëmes, publics par G. S. Trébutien, et précédés d'une étude biographique et littéraire par
Sainte-Beuve, 2e édition. Paris, 1865, pages xxvi et xxvn.

2. Essais de critique et d'histoire, y édition. Paris, 1874, Hachette. « Sainte Odile et Iphigénie en Tauride, » p. 394.

3. Maurice de Guérin, etc., p. XXXV

4. Ibid.j p. xxxiv.
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