L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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302 L'ART.

anachronismes du costume, la mise en scène hardie, sous des traits difformes, des victimes choisies
par le crayon, tous les procédés suggérés par une imagination audacieuse étaient librement
pratiqués.

En effet, ce qui dans la caricature de mœurs excite surtout le rire, c'est le mélange bizarre, bien
nettement mis en relief, des rapports et des contrastes, c'est la représentation de personnages dont
les qualités physiques ou morales, l'âge ou la profession sont en désaccord avec leurs actes ou le
milieu dans lequel ils se trouvent. Ainsi un musicien sourd, un maître de danse à jambes tortues, un
valet vêtu comme un lord, une coquette vieille et laide, un juge ivre au milieu d'une orgie, de graves
hommes d'État dansant une sarabande, sont autant de sujets comiques. S'il arrive que le valet soit
bâtonné, que la coquette soit dédaignée, que le juge soit emporté en chemise par les voleurs qu'il a
condamnés, que les hommes d'État étalent par terre leur Excellerfce en goguette, on regarde ces
événements comme une sorte de châtiment légitime que ces personnages se sont attiré en sortant de
leur sphère. Ce sont ces contrastes que Hogarth (pour en revenir à lui) a su rendre si saisissants. Voyez
cet homme, par exemple, qui sait le secret de voler, et ne peut bouger de l'endroit où il se trouve ; et
cet autre enfermé pour dettes quoique possesseur d'un secret pour éteindre toutes celles de la nation.
N'est-ce pas la contradiction des actes et de l'idée qui provoque ici le rire? 11 en sera de même d'un
mari et d'une femme, si le corps grêle, la complexion délicate et efféminée du mari contrastent avec
les larges épaules, la taille et l'air virils de la femme.

A l'observation nécessaire de ces principes, les anciens caricaturistes anglais ajoutaient souvent, il
est vrai, une complète absence de goût et une intolérable violence. Comme Aristophane, ils poussaient
jusqu'à l'excès l'usage des personnalités. Ainsi, au commencement de notre siècle, Gillray, se moquant
de la mode répandue parmi les dames du grand monde de se montrer en public aussi peu vêtvies que
possible, soit dans les loges dorées de l'Opéra, soit dans les carrosses armoriés à Hyde-Park, ne
craignait pas, dans une de ses caricatures intitulée le Ront de Lady Godiva, de représenter, entre autres
femmes connues, lady Georgiana Gordon (qui allait devenir peu après duchesse de Bedfor) avec une
toilette plus déshabillée qu'aucune de celles qu'on avait pu voir dans les salons de M'ne Tallien. Le même
Gillray, dans le temps où la fureur du jeu faisait tenir des sortes de tripots chez certaines femmes de
la plus haute société, osait encore, avec une brutalité hardie, encadrer dans les planches infamantes du
pilori deux très-grandes dames reconnaissables aux particularités de leur taille et de leur figure :
lady Ascher et lady Buckingham.

C'est là, il faut en convenir, l'abus du genre; on n'a pas été plus loin. Depuis Gillray une trans-
formation complète s'est faite dans la caricature de mœurs en Angleterre, et à chaque génération, les
artistes, obéissant à la veine propre de leur génie aussi bien qu'au goût du public, ont adouci l'âpreté de
leur satire. Réagissant ainsi les uns sur les autres, ils sont arrivés, partant de Cruickshank pour venir à
M. Du Maurier, à s'abstenir non-seulement de critiques personnelles, mais aussi des personnifications
transparentes. Cruickshank a été moins préoccupé de la beauté que de la recherche de l'effet; habile à
montrer la vivacité de l'action, à donner à ses lignes de la solidité et de la largeur, son principal
mérite est d'avoir introduit dans la caricature anglaise une intention sérieuse et un réalisme tragique.
Il abandonna les habitudes brutales de ses devanciers; il éleva son art, et, dans ses mains, la caricature
cessa de n'être qu'une arme de polémique pour devenir un moyen d'éducation, un instrument de morale.
Dans une de ses plus ingénieuses vignettes, il a représenté un joyeux compagnon, dont le nez en forme
de bouteille est la fin d'un flacon de Champagne, dont les yeux munis de lunettes sont deux verres de
vin, dont la tète est un bol de punch renversé, dont la queue de cheveux est un tire-bouchon, dont tout
l'air est indescriptiblement stupide, ivre, imbécile et bon. Dans une autre, destinée à ridiculiser notre
rage moderne pour le développement trop précoce de l'intelligence et de l'éducation, il montre un
enfant très-maigre, avec un énorme cerveau, qui expose à sa grand'môre une simple opération de
physique pratique : « Vous voyez, grand'mère, lui dit-il, avant de sucer cet œuf, ou, plus proprement
parlant, avant d'extraire par la succion la matière contenue dans cette coquille, il faut faire une
incision au sommet, et une ouverture correspondante à la base. » Cruickshank est tout entier dans ces
deux caricatures. On peut blâmer ces exagérations de détails; un Français, qui veut qu'une scène de
mœurs soit comme un trait d'esprit, jaillissant clair et vif, trouvera sans doute que dans de telles
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