L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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342 L'ART.

nous avons cité avec tant d'appréhensions les traductions que des japonisans, dans le savoir desquels
nous avons d'ailleurs toute confiance, nous avaient fournies. La traduction, sinon l'interprétation —
ce qui est fort différent — delà poésie japonaise, semble offrir aux Européens de grandes difficultés.
Nous sommes arrivé même à cette conviction que les Japonais eux-mêmes ne l'entendent pas toujours.
On lit dans la préface du Mail Yô Sin, la Collection des Dix mille feuilles, recueil de poésies que, dès la
jeunesse, tous les Japonais un peu instruits savent à peu près par cœur : « Un certain auteur les a
expliquées, et il a réuni successivement des commentaires en si grand nombre qu'il semble que cinq
chars attelés de neuf bœufs suffiraient à peine pour les transporter... » Un distique, un uta, se
compose de deux vers, de dix-sept syllabes et quatorze syllabes. C'est dans ce « corset d'acier, » comme
on a dit pour nos sonnets, qu'il faut faire entrer une pensée amoureuse, guerrière, toble, mélanco-
lique, familière, douloureuse ! Et l'on sait encore si les imaginations orientales sont prodigues d'allu-
sions aux hommes, aux événements passés, aux phénomènes de la nature, si elles se complaisent dans
les mots à double sens, dans les pensées même à double entente!...

Il faut donc un rude courage pour marcher à travers ces obscurités, presque sans grammaire, et
presque sans dictionnaire. Quelques-uns l'ont eu, M. Léon de Rosny, par exemple, dont le volume,
Anthologie japonaise1, est du plus vif intérêt; M. Dickins, dont nous avons cité la traduction anglaise,
Japanese lyrical Odes; M. Turettini, de Genève, qui, à défaut de poésies, translate en bon français
des récits héroïques et des romans, MM. Séverini, de Florence, Valenziani, de Rome, Pfipzmayer,
de Vienne, et d'autres encore dont la Société des Etudes japonaises centralisera un jour, nous l'espé-
rons, tous les travaux. Mais combien ces efforts sont encore rares, isolés! Combien, surtout, le public
les ignore!

C'est la poésie héroïque ou familière qui nous donnera la clef de la psychologie de ce peuple
raffiné et sensuel, comme ses œuvres d'art nous ont révélé son esthétique à la fois spontanée et
classique. La poésie a joué un grand rôle dans les époques d'épanouissement parfait de cette race
batailleuse, spirituelle et fière. Tout le monde la pratiquait, les Mikados, les dames de la cour, les
guerriers, les prêtres, les courtisanes, les lettrés de profession, et le peuple aussi qui chantait sur un
mode plus simple, mais non moins expressif, ses douleurs et ses joies.

Ph. Burty.

P. S. Pour montrer que notre passion pour la belle Ko Mati ne va pas jusqu'à l'exclusivisme,
nous avons fait graver le portrait d'une autre charmante et célèbre poétesse, Mura Saki Siki Bou. Une
de ses pièces figure aussi dans le recueil des Cent Poètes. On la voit ici composant cette pièce. La lune,
en se cachant brusquement derrière les nuages, lui avait fait manquer un rendez-vous avec son amant
dans les jardins.

Ph. B.

i. Un volume in-8°, sur papier de choix, chez Maisonneuve. Paris, 1871.
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