L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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348 L'ART.

tient été violemment secoués parla commotion électrique. Cette œuvre est, me dit-on, celle d'un tout
jeune homme : malheureusement je n'y trouve aucune trace de jeunesse.

Nous n'avons eu jusqu'ici qu'à examiner des tableaux d'école. Le n° 8 nous révèle une œuvre
personnelle. M. Bastien-Lepage a eu le courage de s'affranchir complètement des formes convenues
et des traditions consacrées. Sans ignorer sans doute combien cette rupture était compromettante,
il a voulu être lui-même : premier mérite. Nos lecteurs savent déjà que M. Bastien-Lepage est un
vaincu ; après treize tours de scrutin, il n'a pas réuni le nombre de voix qui devait l'envoyer à Rome
et n'a pu obtenir que le second prix. Qu'on nous permette de regretter ce jugement; nous ne préten-
dons pas avoir rencontré un chef-d'œuvre ; nous sommes même prêt à signaler dans ce tableau des
faiblesses, peut-être même des défauts, mais on reconnaîtra avec nous qu'il y a des qualités d'un ordre
supérieur, qualités que nous n'avons retrouvées dans aucun des autres concurrents; l'ange, vêtu d'une
robe grise, se détache sur une perspective d'un vert sombre parsemée çà et là de rochers. Une
auréole d'or entoure ses cheveux; la tète a une mystique expression de douceur;'le bras gauche tombe
naturellement, tandis que le bras droit, légèrement replié en arrière, montre la ville de David. Cette
figure a des contours un peu vagues, on ne sent pas assez le corps sous les plis qui tombent, mais le
geste est charmant, et dans tout le mouvement il y a une naïveté et une fraîcheur exquises: Aux pieds
de l'ange, deux bergers sont à genoux, deux vrais bergers qui ont bien leur caractère et ne ressemblent
pas à des modèles d'atelier. Le premier, vieillard à barbe blanche, couvert d'une peau de bête, joint
des mains tremblantes, ridées et rougeaudes. Le second, dans la force de l'âge, le cou tendu, les
poignets à hauteur des coudes, les mains tombantes, est saisi dans un moment de stupeur et d'hébéte-
ment complet. Cette dernière figure est un morceau de maître, tant par la façon dont elle est peinte
que par la vérité de l'attitude. Ces gens-là n'ont pas cherché à prendre une pose de circonstance lors-
qu'ils ont vu arriver le messager de Dieu. L'apparition subite est venue les surprendre, et ils sont
tombés à genoux parce qu'ils avaient peur. Les mains du vieillard, trop grosses à la vérité, sont admi-
rablement traitées et observées; elles révèlent une grande habileté de pinceau. Il n'en est pas de même
des pieds dont le dessin imparfait constitue une inégalité fâcheuse. Il y a d'autres remarques curieuses
à faire. M. Bastien s'est souvenu de Fra Angelico et des maîtres italiens primitifs, lorsqu'il a conçu
son ange, et ses bergers sont manifestement inspirés de Millet. Je ne lui reproche pas ses rémi-
niscences ; elles sont d'autant plus permises que l'artiste a su éviter en partie le contraste choquant
qui aurait pu résulter de la mise en présence de ces deux manières si différentes; je dirai même
plus : tout en imitant, il a su sauvegarder son individualité. Au point de vue de l'harmonie, M. Bastien
a des distinctions de couleur très-appréciables : la gamme générale est douce, mais un peu violacée,
comme toujours ; ne s'est-il point en outre soustrait à une difficulté sérieuse en n'environnant pas
l'ange de cette lumière rayonnante demandée par le programme ?

Je résumerai ainsi ma pensée sur ce concours : alors que tous les candidats ont donné
de Vabondance, M. Bastien-Lepage a servi quelques gouttes d'un vin pur et généreux... Les délicats
ne doivent-ils pas préférer la qualité à la quantité? En ne décernant pas le prix au n° 8, l'Académie a,
il faut bien le dire, été logique avec elle-même. Elle n'a pas cru devoir récompenser un peintre
qui s'était montré infidèle aux enseignements qu'elle préfère; mais je m'imagine que bien des
membres du jury ont goûté comme artistes cette œuvre qu'ils ne pouvaient couronner comme aca-
démiciens.

Avec M. Comerre nous retombons dans l'Ecole et nous trouvons le grand prix. Il serait injuste
de refuser au lauréat de l'expérience, du savoir-faire et une très-grande sûreté de dessin. Les pâtres,
presque nus pour la plupart, sont campés sur des rochers qui montent en amphithéâtre. Ce n'est pas
sans raison que cette disposition a été choisie : les rocs éclairés par la lumière céleste prennent des
tons gris argenté qui donnent aux chairs de l'éclat et du modelé ; mais il m'est impossible de ne pas
trouver mal étudiée la figure de l'ange : toute droite, plantée debout, elle ne touche pas le sol; elle ne
plane pas non plus. Le mouvement des bras est automatique, il semble qu'il faille un ressort pour les
faire mouvoir. Cette raideur est déplacée dans un personnage qui doit avant tout avoir de la grâce
et rassurer ceux que sa venue étrange et inattendue a pu effrayer. Quant à la couleur, l'ensemble
est d'une teinte blafarde.
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