L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 2)

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412 L'ART.

de celui qui découvrit l'Amérique. Le Christophe Colomb tel que M. Cordier l'a compris est bien
celui qui appartient à l'art, et c'est bien ainsi qu'il doit se présenter à la postérité. C'est un savant,
soit ! mais c'est encore plus un inspiré ; c'est un homme de science, mais c'est encore plus un homme
d'intuition. Il y a de l'illuminé, du prophète, chez cet audacieux qui ne craint pas de s'élancer vers
l'horizon insondé, qui va droit devant lui sur la mer ténébreuse, comme on l'appelait de son temps,
confiant en son étoile et certain de trouver un continent ; chez ce malheureux qui n'a rien et qui,
avec cette audace que donne le génie, vient offrir un monde.

Il est là, plein de confiance dans la réussite de ses projets, demandant à son siècle de lui
permettre de l'illustrer par sa gigantesque découverte. D'une main il détache le voile qui couvre une
mappemonde et montre le continent entrevu par son génie, le monde offert à la civilisation européenne
grâce à sa persévérance et à sa sublime audace. L'autre main levée et dirigée vers le ciel complète
le caractère de Christophe Colomb. Cet inventeur d'un monde est un savant si vous voulez, mais un
savant comme on pouvait l'être de son temps ; un savant chez qui l'imagination joue un plus grand rôle
que la raison; un savant à la manière des astrologues et des alchimistes qui, à bout de science, ne
craignaient pas de recourir aux puissances occultes. Sa découverte est-elle le fruit de connaissances
profondes, de calculs transcendants, d'analyses sérieuses? ou bien n'est-elle pas plutôt le fruit d'une
révélation de son génie ? Nous n'hésitons pas à nous ranger du côté de la seconde hypothèse, et à
croire qu'il y avait plus d'intuition que d'étude dans la conviction de Christophe Colomb. Ce qui fait
sa force, ce qui le fera triompher de tous les obstacles, c'est justement ce caractère d'apôtre que lui a
si justement restitué M. Cordier. Peut-on se le figurer plaidant le pour et le contre de sa cause,
calculant les probabilités de son expédition, la défendant pied à pied et, en fin de compte, triomphant
à force de dialectique? Cela n'est pas possible. Non! nous ne pouvons l'imaginer que comme nous
le présente la statue : parlant avec l'assurance qui naît de la conviction, avec l'éloquence que donne
la certitude d'une grande pensée et d'un grand dessein, l'entraînement qui est le signe de la foi et du
génie. Certainement il est stir de lui, mais cette stireté ne peut être la même que celle qu'aurait un
savant d'aujourd'hui. Aussi M. Cordier ne lui a-t-il pas donné le geste impératif. Nous l'avons déjà dit,
il parle au nom de son génie, non de sa raison; cette confiance qu'il voudrait communiquer aux autres
pour réaliser ses projets, il a plus besoin que n'importe qui de la conserver lui-même. 11 parle, et l'on
voit par son geste que ce qu'il dit doit être plein de grandeur.

On s'était trop complu jusqu'à ce jour à représenter Christophe Colomb sous la figure d'un
pédagogue disputant au milieu des docteurs et faisant une démonstration scientifique de sa future
découverte. Cette manière de voir ne donnait aucune idée, ni du héros, ni de son siècle. Nous croyons
que M. Cordier est enfin entré dans la bonne voie. Il a fait plus qu'une représentation en pied du
grand navigateur, il a créé un type, il a vraiment fait la statue de Christophe Colomb.

Pedro Rioux-Maillou.
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