L' art décoratif: revue de lárt ancien et de la vie artistique moderne — 2,2.1900

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L'ART DÉCORATIF -C5^-

jusqu'ici ou M. Bing a-t-il deviné un côté de
M. De Feure dont celui-ci n'avait pas conscience?
Comme le première version s'accorde mal avec
les habitudes des artistes, on penchera plutôt
pour la seconde.
Toujours est-il que certaines des productions
de M. de Feure pour «l'Art Nouveau» montrent
des qualités étonnantes de décorateur d'objets.
Je parle ici particulièrement des tapis (les seuls
travaux, avec les vitraux, complètement terminés
à l'heure où ces lignes sont écrites). Le dessin
de ces tapis m'apparaît extrêmement remarquable
en ce sens, que c'est la première fois qu'un
artiste français arrive à déterminer exactement
le caractère décoratif, purement ornemental,
qui convient aux objets où la décoration ne
doit pas s'affirmer avec éclat, où le rôle de ces
objets dans l'ensemble dont ils font partie
prescrit d'éteindre, pour ainsi dire, la signifi-
cation du dessin comme la couleur. M. de
Feure a saisi cette convenance avec une
extrême justesse, et l'a réalisée avec un rare
bonheur. S'appropriant les trouvailles d'arabes-
ques des artistes belges déjà transformées par
les artistes allemands, il a très-adroitement
éliminé la violence morne des premiers, la
tendance à la lourdeur des seconds ; les lignes
se sont assouplies, allégées, amabilisées; enfin,
l'introduction disciète d'éléments floraux à
stylisation très-poussée, si ingénieusement mariés
à l'arabesque qu'à peine saisit-on ce qui appar-
tient aux uns et à l'autre, donne satisfaction à
nos instincts français, qui veulent le riant et
non le sévère, sans cotoyer un seul instant notre
déplorable manie de mésuser de la flore.
L'occasion se présente d'ouvrir une paren-
thèse. Je soulevais dernièrement ici — sans la
discuter — cette question de la stylisation florale,
et constatais que nous penchons, en France,
à conserver à la flore le plus de vie possible
dans la stylisation. Aujourd'hui, je ferai remar-
quer de plus qu'en général chaque artiste stylise
la flore au même degré et sous la même
formule, quel que soit l'objet dans lequel h
l'introduit. C'est une grosse erreur. Pour le
montrer par un exemple, n'est-il pas clair qu'une
décoration murale consistant principalement en
une fri'e, d'une part, et un tapis, d'autre part,
doivent agir sur nous dans deux sens très-

différents? La première est une sorte de tableau;
son mode d'action n'est pas sans analogie avec
celui d'une fresque. Elle nous touche par le
sujet autant que par le dessin et la couleur.
Elle n'a pas pour seul but de remplacer l'uni
par quelque chose de moins monotone; elle est
là pour elle-même. Mais placer le même tableau
sur le tapis, sur le sol que nous foulons in-
différents, c'est un contre-sens. Ce qu'on cherche
à cette place ne va pas au-dela d'éviter à l'œil
l'ennui de la surface unie. Je conclus de là qu'un
décor où la flore conserve assez de vie pour
faire plus que contenter notre œil, pour nous
parler, s'explique fort bien sur la frise, et qu'un
décor où ses caractères naturels disparaissent
au profit d'un simple groupement de lignes et
de masses — qui ne doivent même pas être
trop accusées — convient seul au tapis.
M. de Feure s'est rendu compte de cela.
Ses tapis donnent, selon moi, la formule la plus
juste trouvée en France jusqu'ici pour le dessin
de ce genre d'objets: formule séante, claire,
riante, et parfaitement adaptée à notre tempéra-
ment. Elle ne se rattache à nos traditions que
par des liens lointains, mais elle leur donne la
main par l'esprit.
J'allais oublier de parler de la couleur. Cela
ne sert d'ailleurs, à rien, puisque les couleurs, ne
se définissent pas. Et c'est dommage, car l'in-
géniosité de M. de Feure aux harmonies de
couleurs neuves dans ses estampes se retrouve
dans les tons très-éteints de ses tapis. Il y a là
des hardiesses curieuses, dessin vert sur fond
bleu, par exemple; seulement, c'est d'un vert
et d'un bleu inconnus jusqu'à ce jour qu'il
s'agit.
Les tapis de M. Colonna ont bien leur
charme aussi. Mais j'y trouve moins de décision
que dans ceux de M. de Feure. Malgré toute
l'habileté de l'artiste, les origines belges du dessin
restent trop apparentes; et si certaines particu-
larités de ce dessin (le crochet à renflement au
fond des coudes surtout) servent fort bien M.
Colonna dans le modelé, elles l'avantagent
moins dans le décor des surfaces. C'est plutôt
dans le bijou, l'orfèvrerie etc. que M. Colonna
se montre supérieur.
Il me reste peu de place pour parier des
vitraux du petit salon (car il y en a deux,

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