L' art décoratif: revue de lárt ancien et de la vie artistique moderne — 3,1.1900/​1901

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L'ART DECORATIF

« De l'immense effort qui vient de se produire,
des parties excellentes resteront, et ce sont celles
qui sont en conformité avec les traditions de me-
sure, de grâce, de pondération et d'adaptation
au climat et à l'objet, que nos ancêtres ont éla-
borées lentement et qu'ils nous ont léguées.
D'autres périront, oupiutôt elles sont déjà mortes.
Allez voir leurs squelettes lamentables sur la place
de la Concorde et en certains endroits de l'Espla-
nade des Invalides et du Champ de Mars. Mais,
tout compte fait, cette vaste et large entreprise,
qui va disparaître comme une maquette ou un
décor, nous laissera, parmi tant de souvenirs pré-
cieux, un avantage réel : c'est qu'elle nous dé-
barrassera de la prétentieuse outrecuidance de
l'« art moderne)). Il eût fallu vingt ans peut-être
pour en épuiser le dégoût. C'est fait en une fois, ))
Le passage sur a la prétentieuse outrecuidance
de l'<3?v 7720%^r73m) ne me déplaît pas. Ce mot d'<2?V
dont certains — dont je suis —se servent
avec répugnance, sans s'en dissimuler la sottise,
fut inventé précisément par les c esthètes ') d'il y
a sept ou huit ans, si finement ridiculisés par
Willy; par ceux-là même qui semèrent le germe
de ces folies dont — je l'espère avec M. Hano-
taux — l'Exposition vient d'épuiser le dégoût en
six mois. Mais, comme le bon se mélange toujours
intimement au mauvais, ils ne semèrent pas rien
que cela. Ils montrèrent, sinon les premiers, du
moins avec une bravoure et un retentissement
inconnus jusqu'alors, l'abîme de faux et de vulgaire
dans lequel tout avait insensiblement glissé depuis
la Renaissance, et donnèrent le signal du réveil.
Leurs tirades ampoulées appellent déjà le sourire,
et l'esprit sectaire auquel leurs oeuvres obéissent
devait appeler la réaction dont l'article de M. Ha-
notaux donne la mesure; leur rôle est aujourd'hui
sur le point de finir. Mais il fut nécessaire; de
même que la peste et la guerre sont nécessaires
tous les cent ans pour régénérer l'humanité.
M. Paul Adam est un esprit autrement com-
pliqué que M. Hanotaux. Une forme littéraire
extrêmement personnelle, incisive et pourtant
semée d'obscurités, enveloppe sa pensée faite
comme elle de jets de lumière resplendissants et
d'impénétrables ténèbres. M. Paul Adam est
infiniment moins disposé que M. Hanotaux à voir
plutôt en noir les transformations de l'art dans le
métier II a même pour elles toutes sortes d'in-
dulgences :
« Les innovations du mobilier sont fort nom-
breuses. Maints artistes célèbres, Armand Char-
pentier, Jean Baffier, Carabin, entre beaucoup
d'autres, purent instaurer, sinon un style, du moins
les meilleures promesses d'un style inédit. Le
fameux lit sculpté par Dampt marqua le premier
triomphe de ces essais, au Champ de Mars, en
i8ç6. Depuis, la technique progressa, et l'on peut
dire que des boiseries sont inventées chaque jour,
différentes de celles consacrées par la vénération

du Moyen âge et de la Renaissance, mais non
moins belles. ')
Cependant une chose chiffonne M. Paul Adam :
c Mais l'art nouveau n'a point encore inventé le
siège à la fois commode et de lignes eurythmiques.
Soit qu'il ait eu recours aux modèles trop vilai-
nement roides et fragiles du style anglais de
Maple, soit qu'il ait simplement copié les esca-
beaux du quatorzième siècle, ses chaises et ses
fauteuils semblent plutôt des chevalets de torture
quedes berceuses.))
Ceci ne paraît d'ailleurs être qu'un détail aux
yeux de l'écrivain. L'essentiel de l'état d'âme —je
n'ose dire de l'argumentation — de M. Paul
Adam, c'est l'alliance d'un faible pour nos nou-
veaux artistes avec la conviction que les modèles
du siècle de Louis XV peuvent seuls faire notre
bonheur :
« Logiquement, nos décorateurs modernes étu-
dient la maîtrise de ce temps. Simples copies,
objecteront beaucoup. Certes ; mais copies égales
aux originaux, copies sans défaillances, et qui
retiennent le miracle entier de la création. Par
scrupule, les constructeurs utilisent uniquement
les vieux bois séculaires. Ainsi, la matière et la
forme s'adaptent selon les données exactes d'au-
trefois.
<y Grâce à ce labeur, les meubles qui furent jadis
le rare, qui garnirent les seules demeures des
grands, se trouveront dans plus de logis. Nous les
admirerons chez nos amis. Ils nous instruiront et
enrichiront nos âmes de souvenirs évoqués par
leur présence décorative.
« Qu'on ne dise point ceci : l'expression mobi-
lière du siècle défunt ne correspond pas aux idées
du temps contemporain; et des créations nou-
velles seraient mieux adaptées aux exigences de
nos désirs quotidiens.
« Non ; car les exigences de nos esprits diffèrent
peu de celles que les encyclopédistes affirmèrent.
Très lentement, nous continuons la même œuvre
entreprise par leur bravoure morale. Presque tous
les maux subsistent qui affligèrent Candide. Nous
avons seulement convaincu le monde de l'urgence
d'y porter remède. Mais la guérison est loin aine
encore. Oh ! nous pouvons, sans modestie, nous
accouder sur la table d'Arouet, écrire sur le
secrétaire d'Helvétius, et méditer dans le fau-
teuil bas, à grand dossier, de Jean-Jacques.
Ce ne sont guère d'autres pensées que les leurs
qui assailleront notre tristesse, malgré les pro-
digieux efforts de cent années.
o II convient donc de vivre dans les décors qui
favorisèrent l'élan de leurs propos. Nos tapissiers
connaissent savamment nos besoins moraux, s'ils
nous présentent, dans les expositions, les meubles
mêmes devant lesquels naquit et se proféra la
première parole des philosophies libérales. ')
C'est entendu : la pensée de notre temps dérive
de celle de Voltaire, d'Helvétius et de Jean-

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