L' art décoratif: revue de lárt ancien et de la vie artistique moderne — 6,2.1904

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L'ART DECORATIF

de mise en œuvre rationnelle des matériaux
suivant leur nature. Tel motif architectura!
conçu pour ia pierre et jouant son rôle dans
la structure même de l'édifice, est à sa place
à la Sainte-Chapelle ou à Chenonceaux et
n'a plus aucune raison d'être s'il est sculpté
en plein bois aux montants d'une armoire
ou aux pieds d'une table. Ce qui doit exis-
ter, c'est une unité de principes entre l'ar-
chitecture et l'ameublement, celui-ci n'étant
en somme qu'une dépendance de celle-là.
Mais entendons-nous bien : l'architec-
ture dont nous voulons parler n'est pas cet
art suranné, agonisant dans les redites de
l'école, dont le «comble)) est d'aligner une
colonnade, la surmonter d'un entablement
correct, et y poser de place en place d'ab-
surdes pots-à-feu ; c'est l'architecture vi-
vante, l'architecture pratique, celle des
usines et des maisons à loyer, celle du ci-
ment armé et du fer, le plus moderne des
arts, celui qui est le plus étroitement uni à
la science, à l'industrie, à la vie sociale.
L'architecte d'aujourd'hui ne s'occupe guère
de ia beauté abstraite ni surtout de la beauté
consacrée : il doit avant tout approprier son
œuvre à tel besoin précis, à telle nécessité
technique; et bien souvent, quand ces con-
ditions auront été parfaitement remplies, la
beauté viendra d'elle-même couronner l'œuvre
sans avoir été sollicitée; en tout cas elle
ne sera jamais quelque chose d'extérieur,
de « plaqué )) comme une façade Renais-
sance sur le hall en fer et vitres d'une
gare; elle naîtra de ce qui est l'àme même
de l'édifice : sa destination particulière.
Et cette beauté, l'Athéna du Parthénon la
reconnaîtrait pour sa hile : c'est la beauté
même de l'architecture grecque.
Or c'est précisément ce que nous exi-
geons avant tout de nos meubles modernes:
d'être exactement adaptés à leur destination.
Le seigneur de la Palisse a dû le dire à
Philibert Delorme ou à messire Seibecq,
menuisier de François Ly mais c'est une
vérité si souvent méconnue qu'il faut bien
la redire encore : une bibliothèque est faite
pour y ranger des livres et les mettre à
l'abri ; un buffet pour y serrer de la vais-
selle, et un fauteuil pour s'y asseoir com-
modément. De même, une colonne, une
console sont faites pour soutenir quelque
chose, une penture pour unir solidement
un gond à un vantail, et une poignée pour

être empoignée... Que la poignée, la pen-
ture, la console soient d'un beau dessin et
d'un beau travail; qu'elles concourent à or-
ner et enrichir l'ensemble du meuble, rien de
mieux, elles le doivent ; mais il ne faut pas
qu'elles n'aient été ajoutées que pour cela à
un meuble qui eût été aussi solide et aussi
commode sans elles : jamais l'architecte dont
nous parlions tout à l'heure ne consentira à
faire de fausses fenêtres sur un mur.
Si l'aspect extérieur et le caractère d'un
meuble, ou d'une de ses parties, doivent
être dans un rapport strict avec leur desti-
nation pratique, ils doivent aussi étroite-
ment dépendre du parti de construction ;
or c'est bien là une des principales qualités
qui nous font trouver belle une œuvre d'ar-
chitecture. Nous avons besoin de com-
prendre, au premier coup d'œil, « comment
c'est fait)), quelle est la volonté générale de
toute l'œuvre, quels sont les grandes divi-
sions, les points d'appui et de force les plus
importants. Ce besoin de notre esprit, l'ar-
chitecte qui connaît son art est accoutumé
à déployer toutes ses ressources pour le sa-
tisfaire; i! sait que le rôle de l'ornementa-
tion, de la sculpture surtout, est justement
d'affirmer ce parti d'ensemble, en se subor-
donnant à lui, au lieu de le dissimuler,
comme elle le fait trop souvent, en accapa-
rant toute l'attention. Les points forts de la
décoration doivent coïncider avec ceux de
la construction; cela est aussi vrai d'un
buffet que d'un hôtel, et nous touchons ici
à l'une des principales raisons pour les-
quelles un bon architecte qui apprend la
technique du bois et se mêle de faire des
meubles les fait excellents. Dans ces meu-
bles d'architectes, — ceux de MM. Plumet
et Selmersheim, par exemple, — la sculpture,
qui est toujours très sobre et ne consiste
guère qu'en des renflements ou épanouisse-
ments des moulures, ne tire pas l'œil, mais
appelle néanmoins son attention sur les
points principaux : piètements, bases ou
sommets des montants, têtes des consoles.
Ces parties, pour garder toute leur force et
aussi tout leur aspect de force, doivent être
peu refouillées ; et voilà comment la dou-
ceur, la légèreté de modelé qui caractérisent
les sculptures des plus réussis parmi les
meubles modernes sont la conséquence di-
recte du sentiment architectural dans lequel
ils ont été conçus.

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