L' art français: revue artistique hebdomadaire — 1.1887-1888 (Nr. 1-53)

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Première année. — N° 41

LE NUMÉRO : 15 CENTIMES

4 Février 1888

L’ART FRANÇAIS

JStctuu jpïrtistiquf Jficbïimnaùairf

Texte par Firmin Javel

Illustrations de MM. SILVESTRE & Cie, par leur procédé de Glyptographie

Bureaux : 97, rue Oberkampf, à Paris

ABONNEMENTS. — Paris : un an, 9 fr.; six mois, 5 francs. — Départements : un an, ÎO fr.; six mois, 6 francs.

A RODIN

Un dîner réunissait le 21 janvier dernier, à Y Auberge clés Adrets,
le grand sculpteur Rodin et quelques-uns de ses amis, désireux de
fêter dans l’intimité sa nomination au grade de chevalier de la Légion
d’honneur.

Au dessert, M. Paul Arène a dit les vers qu’on va lire :

Un second banquet, celui-ci offert à MM. Rodin et Besnard, a eu heu
quelques jours après au Lyon d’Or.

Quatre-vingt convives environ, parmi lesquels nous citerons : MM. An-
tonin Proust, Alphonse Daudet, Roger Marx, Roll, Cazin, Carrière, Duez,
Béraud, Jeanniot, Lliermitte, Lerolle, Damoye, Ary Renan, Félicien Rops,
Willette, Chéret, Roty, Suchetet. Devillez, Frantz Jourdain, Edmond
Bazire, Marcel Fouquier, Harry Allis, Paul Eudel, etc.

En portant un toast chaleureux aux nouveaux décorés, M. Ro-
ger Ballu a félicité l’administration des Beaux-Arts de son acte

Fragment de la porte d’Enfer
Que sculptent les mains souveraines,
Ami Rodin, tu m’as offert
Un Sphinx de bronze et des Sirènes.

Or j’aime, n’en sois pas surpris,
Tout en redoutant sa caresse
Ta femelle aux genoux meurtris
Qui sur les deux poings se redresse,

Et maigre, raidissant ses reins,
Relie et bestialement nue.

Sous sa chevelure de crins
Ortie au désir sa gorge aiguë.

Presque autant qu’elle j’aime encor
Les soeurs à la chanson perverse,
Dans le palais de nacre et d’or
Ou le Ilot transparent les berce ;

Et tes étranges Déilés,

La Sphynge, les filles des grèves,

Avec leurs charmes contrastés,

Parfois, depuis, hantent mes 'rêves.

Lorsque tout dort en mon logis
Elles ont souvent des querelles ;
Comme les nymphes de jadis
Je les entends causer entre elles.

« — Dis-nous, là-bas, qui donc es-tu ?
Sybille à l’oeil plein de tourmentes,

O vieille femme au front têtu,
qui te tords et qui te lamentes- '!

ï — Et de quel nom vous nommez-vous,
Sous vos parures corallines
Vierges dont le regard est doux,
Vierges dont les voix sont câlines i

y> — Pour nous les pâles matelots
Ifravent le gouffre qui déferle ;
Nous sommes les filles des Ilots,
Les Sirènes aux corps de perle.

» — Je suis la Sphynge des sommets
Où tourbillonne un vent farouche j
Mes amants gardent à jamais
L’amer souvenir de ma bouche.

» ■— Si belles nous apparaissons

A l’enfant qui meurt pour nous suivre
Et s'enivrer de nos chansons,

Uu'il en prend le dédain de vivre.

» — L’homme m'aime en m’injuriant !
» — Sous.nos caresses infinies

Le plus lâche meurt souriant..,

« — Je fais les nobles agonies !

» — L’oubli (lotte en nos cheveux Ion;
» — Ma froide lèvre est savoureuse.

» — Nous tuons et nous consolons '.
v — Je suis l’implacable amoureuse.

Armand Silvestre s’est levé ensuite et a dit le sonnet suivant :

Rude ouvrier du marbre où dort encore la souche
lies déesses aux corps blancs comme sont les lis,
Toi qui fais du granit jaillir leurs flancs polis
Et monter le sourire immortel à leur bouche,

Poète amer et doux d’un Idéal farouche
Qui sais sous les baisers pencher les fronts pâlis,
Èt, des vaines pudeurs ouvrant au vent les plis,
Faire vivant et nu tout ce que ta main touche.

Salut Rodin! maître sculpteur, dompteur de chair.
Toi qui rends à nos yeux tout ce qui nous est cher,
Pétrisseur de seins durs et de croupes rebelles,

Toi qui fais que la gloire et l’Idéal vivront,

Tant que sur leur amour les hommes pleureront
Et tant que, sous les eieux, les femmes seront belles.

de justice et de courage, et établi
la part grande des indépendants
dans l’école contemporaine ; M.
Besnard a remercié, en termes
émus, M. Roger Ballu et ceux
qui avaient de tout temps sou-
tenu, aimé et compris les maîtres
d’hier et d’aujourd’hui.

M. Antonin Proust a, ensuite,
prononcé l’allocution suivante :

» — Qui fut nôtre part sans effroi
En plein azur, l’âme ravie.

Car nous sommes le Ilève. — Moi,
Je suis la Douleur et la Vie. »

Rodin.

Messieurs,

Le souvenir qu’a rappelé M. Roger Ballu m'a
si profondément ému que je tiens à lui adres-
ser mes remerciements, Oui, j’ai honoré un
artiste qui a été — M. Roger Ballu l’a dit —
un précurseur (.Applaudissements). Mais à ce
propos il me sera permis de dire que l’on ne
fait point un acte de courage on rendant hom-
mage aux manifestations viriles de l’art; On
fait simplement un acte de justice et souvent
un acte de justice tardive (Applaudisse-
ments). Ce qui fait que l’on peut s’y
tromper, c'est que l’on n’est point accoutumé
à des actes semblables. Mais j’espère, je suis
même convaincu que l’on ne tardera pas à
s’y accoutumer. Quand on a la bonne fortune
d’avoir à la tète de l’administration des Beaux-
Arts un homme comme mon ami Castagnary,
quand l’art français est servi par des artistes
tels que vous, qnand il rencontre des avo-
cats aussi éloquents que Rodin et Besnard, ce
grand pétrisseur de chair humaine et cet
amant passionné de la pleine lumière, la
cause est bien près d’être gagnée (Applau-
dissements ),

Et cependant -- on vient de le rappeler —
les résistances sont ardentes. Je ne veux pas
irriter ces résistances. Je veux, au contraire,
les rassurer. Je tiens à leur dire qu’elles se
méprennent et sur nos intentions et sur nos
actes. Je fais en ce moment allusion, mes-
sieurs, à un fait qui s’est produit récemment-
L'administration des Beaux-Arts a constitué
une commission qui a pour mandat d’orga-
niser l’exposition des Beaux-Arts de 1889.
On a toujours eu le projet, vous le savez, de
faire figurer dans cette exposition les œuvres
les plus remarquables produites par l’art
rp 7 r\f me *** français pendant le siècle qui vient de s’écouler.

JjUSIC ÜC J\L j| a paru dès la première heure, c’est-à-dire

du jour où l'on a donné à la solennité de 1889
son véritable caractère d’exposition centenale, qu’il pouvait être curieux, intéressant, instructif et pour
nous et pour les étrangers de montrer ce que notre art national a donné de 1 i89 à 1889, (Très bien!
très bien) !

Eh bien ! messieurs, quand cette proposition a reparu devant la commission, on s’est récrié. Il s est
rencontré des artistes qui nous ont dit : « Prenez garde ! vous allez écraser les vivants avec les
morts » J’avoue que je ne comprends pas. Je connais des vivants qui sont absolument morts (Salve
d’applaudissements), et des morts, qui sont tout à fait vivants (Nouvelle salve d’applaudissementsj.

Mais ce n’est pas cela, parait-il, que l’on voulait dire. On voulait nous faire entendre que le pré-
sent serait sacrifié au passé, parce qu’il ne pourrait pas résister à son voisinage. En vérité, le pré-
sent est trop modeste. Et nous avons, nous, cet orgueil de croire qu’il est de taille à se défendre
Dussions-nous d’ailleurs nous tromper, nous affirmons que c'est notre droit de montrer nos ancêtres et
que notre premier devoir est de ne pas les renier. Nous pensons que notre siècle sera fier de se regar-
der dans le miroir qui lui appartient, et que personne ne peut le condamner à se contenter du frag-
ment qu’on a la prétention de lui mesurer (Applaudissements).

Ce qu'il faut donc, messieurs, que vous sachiez bien, c’est qu’il importe de dissiper l’équivoque
que l’on s'efforce de créer dans cette affe re. L’Exposition décennale des artistes vivants aura sa
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