L' art français: revue artistique hebdomadaire — 2.1888-1889 (Nr. 54-105)

Seite: hu
DOI Heft: DOI Seite: Zitierlink: 
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/art_francais1888_1889/0203
Lizenz: Creative Commons - Namensnennung - Weitergabe unter gleichen Bedingungen Nutzung / Bestellung
0.5
1 cm
facsimile
L’ART FRANÇAIS

Madeleine ou le prolongement des jambes du Christ ? Tel qu’il
est, le tableau est complet, le surplus serait du remplissage.
Quand M.Henner a fait l’essentiel, il s’arrête et noie le reste dans
le vague ; je ne saurais l’en blâmer. »

Ces quelques lignes sont encore aujourd’hui la meilleure
réponse à faire aux critiques mesquines, parfois adressées au
peintre de la "Madeleine, de Bara, de Y Alsace, de la Liseuse et de
tant d’autres chefs-d’œuvre.

M. Henner est officier de la Légion d’honneur depuis 1878
Il avait sa place marquée à l’Institut.

Peintre virgilien, avons-nous dit tout à l’heure ? En effet,
M. Henner a dû rencontrer, dans sa jeunesse, l’ombre auguste
devant laquelle, saisi de respect, Dante s’écriait jadis .

— Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit
à travers les siècles ?

---—--—---

L’EXPOSITION LOUISE ABBÉMA

L inauguration de l’exposition des œuvres de Mlle Louise Abbéma avait,
comme tous les ans, attiré, lundi dernier, une foule d’amateurs dans les
salons de la rue de Sèze, et la jeune artiste était très entourée, très féli-
citée. Nous sommes heureux de placer sous les yeux de nos lecteurs la
reproduction d’une ravissante étude de jeune femme : la Dame au vo'le,
où Mlle Abbéma a montré une virtuosité vraiment remarquable. C’est là,
à notre humble avis, la perle de cette exposition qui renferme cependant
beaucoup d’autres morceaux intéressants : une dizaine de portraits, des
scènes de genie, des Heurs, des paysages, des marines d’une tonalité ex-
quise, comme par exemple ce Lever de lune dont l’acquisition a été laite
immédiatement par Mmu la duchesse de Chartres.

Certains paysages au pastel : les Bruyères, Coucher de soleil, Coin dé-
pare — ce dernier harmonieusement commenté par les belles strophes
élégiaques d'un poète connu — portent la marque d’un talent réel.

Il convient de signaler enfin quatre médaillons d’un dessin très pur,
parmi lesquels on remarquera l’élégant profil de notre distingué confrère,
M. Joséphin Péladan.

ARMAND SILVESTRE

M. Paul Arène vient de tracer, pour ïIllustré moderne, un portrait de
M. Armand Silvestre, qui est simplement un petit chef-d’œuvre, et que
nous regrettons de ne pouvoir reproduire in extenso. Nos lecteurs nous
sauront gré, toutefois, d’en placer sous leurs yeux les passages essentiels :

Avez-vous rencontré parfois, au fond de quelque vieux parc en broussailles,
un de ces termes que le caprice du sculpteur tailla dans le marbre à l imitation
des Janus antiques ? Deux tètes accolées, toutes les deux se ressemblant, ta
même tète, pour mieux dire ! seulement l’une rit, l’autre lève et pleure, tan-
dis qu’autour de la gaine effritée qu’argente le lichen et que dorent les mousses,
une ronce étend ses rameaux, un liseron tord ses spirales.

C’est le frontispice qu’on voudrait, gravé par Rops, au seuil des œuvres
complètes d’Armand Silvestre, frontispice significatif exprimant, plus éloquem-
ment que les plus savantes analyses, la très humaine qualité de son génie à la
fois latin et gaulois, épris de Beauté, amoureux de Joie, goguenard puis mélan-
colique et qui, des bons contes débridés dont s'offense la pudeur bourgeoise,
monte soudain en plein azur avec les admirables vers si purement idéalistes
de la Gloire du souvenir et du Chemin des étoiles. La ronce et le liseron, les
lichens, les mousses, seraient là, d'ailleurs, pour rappeler quel paysagiste est
Armand Silvestre et lés jolis coins de nature lleuris, touffus et verdissants qui
sont la santé de ses livres.

« Il faisait le plus admirable temps qu'on put rêver. Le ciel était encore, à
l’Orient, comme une immense rpse dont les pétales s’envolent un à un et
pâlissent sous la forme de petites nuées courant sur l’azur. Les pointes d’un
carquois aux floches d’or émergeaient à l’horizon, comme si quelque antique
déesse y promenait la blancheur de ses épaules immortelles, derrière le rideau
de vapeurs dont les lointains étaient enveloppés. Une musique vague comme
les notes perdues d’un cor, sonnait les pas de l’invisible chasseresse. Sur le
large lleuvc qu’on voyait en contre-bas une fumée très légère courait, comme
si l’image des étoiles y avait laissé un incendie... »

Du temps où l’on croyait au fées et aux souhaits auprès d’un berceau, les
gens auraient imaginé, sans doute, que Silvestre trouva Georges Sand pour
marraine, Paul de Kock pour parrain, avec Rabelais, curé de Meudon, faisant
le baptême et mettant, sur sa lèvre, le grain de sel.

Cette passion émue, cette verve bouffonne, ce rire et cette rêverie, vous les
retrouverez — non plus séparés, cantonnés, mais unis et se pénétrant — dans
les deux romans publiés coup sur coup, par Armand Silvestre : Rose de Mai
que connaissent les lecteurs de l’Illustré Moderne et le Premier amant qui
vient de paraître chez l’éditeur Charpentier. Ainsi — en parlant des poètes il

ne faut craindre ni les comparaisons ni les métaphores ! — ainsi se mêlent
dans la même coupe, un vin pourpré, chaud, généreux, et l’eau cristalline’
l’eau de neige prise au rocher où dort la nymphe.

Hélas ! Armand Silvestre n’est pas impersonnel. Il n’a pas devant les choses
et les hommes cette magistrale tranquillité que Flaubert exprès se donna et
que tant d’autres nous réservent d’après Flaubert. Silvestre, pour les joies et
pour les douleurs, se met de moitié aves ses personnages. N’ètre pas de la fête
l'ennuierait. Il pleure avec eux, il rit avec eux, et s’il se roule dans l’herbe, il
s’y roule. Sa nature le veut ainsi.

Le parti pris de Flaubert a du bon, puisqu’il nous donna Madame Bovary,
Salammbô, l'Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet, livre épique !
Mais l'art ne se décante pas en formules et ne se roule pas en pilules. Flaubert
eut raison, — on a toujours raison d'écrire un chef-d’œuvre ! — d’autres, qui
ne firent pas comme lui, eurent raison aussi, et, au risque de passer pour réac-
tionnaire, j’avoue qu’il me plaît entre deux chapitres, comme entre deux
branches écartées, voir apparaître, dans l'or de sa barbe, la tète animée de
Silvestre, et son nul joyeux prêta s'atlendur.

Je lui sais gré d'autres choses encore !

Les livres d'aujourd hui, et les plus beaux, sentent la peine ; ceux de Sil-
vestre ne 1 c.-pii eut que le plaisir. Silvestre a l'air de s'amuser en les écrivant
comme Perrault en contant ses contes. Et c'est une grande politesse, à l’endroit
du lecteur, que cet.e absence, ingénue d'ailleurs et nullement, préméditée, de
toute espèce de cuistrerie. Quand tant de braves gens, la pesant au pèse-sirop,
mettent un inutile oigueil a nous faire savoir le prix de leur encre, on est
vraiment reconnaissant au beau prosateur bien portant, joyeux dans sa prose
et doué, qui, pour ne pas gâter notre plaisir, met certaine littéraire gentilhom-
merie à nous dispenser île reconnaissance.

L’écrivain croqué, d’un fiait de crayon, si nous parlions un peu de l’homme?
L’homme, chez Silvestre, comme chez tous les talents harmonieusement
équilibrés, diffère peu de l'écrivain. Il est double encore, quoiqu’au moral, ses
nombreux camarades vous le jurent ! il manque tout à fait de duplicité.

Mais voilà : éperdument, d’une même belle passion, il aime la ville et la cam-
pagne. Paris le grise, un coin de solitude le rend fou. Vous le rencontrerez,
armé en guerre, à tous les bals, à toutes les premières, qui sont quelquefois
ses premières à lui, car ce poète, ce lomancier, ce conteur, fils des vieux
conteurs, est aussi auteur dramatique, rnis, le lendemain, sous une vareuse,
dans quelque bachot faisant eau, il explore les bords de la Seine.

Ce Parisien correct, avec sa barbe d’or soigneusement peignée, comme un
futur académicien, devient le Robinson des fritures.

Ce sont alors de longs voyages le long des berges embroussaillées où le rat
d'eau creuse son nid, de périlleuses navigations dans les petits bras ombragés
de saules qu’illumine d'un éclair bleu le brusque départ du martin-pêcheur,
et des combats livrés en compagnie de Silvain, le bon tragédien, à des carpes
parfois si monstrueuses que, sans le secours de mariniers armés, une d’elles,
un jour, le noyait.

Silvain, Silvestre, noms faits pour s'entendre!

C’est au retour de ces verdissantes escapades que Silvestre s’assied à sa table
de travail, joyeux, bien en point, le cerveau plein de bruits bocagers, l’œil tra-
versé de fraîches images. 11 écrit, il rit. Des vers parfois se mêlent à sa prose.
Décidément, dans l'intérêt même de l’œuvre, un des premiers devoirs qui
incombent à l’écrivain est de trouver le temps d’être heureux.

Paul Amène

■*— -- ;—-

Nos Illustrations

La scène paysannesque que M. Edelfelt intitule : Devant l’église (Fin-
lande) bien que représentant des types étrangers, nous montre des êtres
bien vivants, de braves commères de la campagne, qu’il est intéressant
de comparer aux figures de nos paysans et paysannes, telles que les inter-
prètent les peintres français.

M. Edelfelt est un jeune artiste suédois qui s’est fait, depuis quelques
années, une place brillante parmi nous. Il a conquis toutes les sympathies
par la franchise et l’originalité de son talent. Son P or trait de M. Pasteur,
exposé à l’un des derniers Salons, est une œuvre de premier ordre.

M. Gabriel Déneux, dans son Retour de pêche, Arromanche, s’est
moins préoccupé de faire un tableau, dans le sens exact du mot, que de
placer dans l’air un certain nombre de personnages,pêcheurs outouristes,
population obligée des plages. Là aussi, les types sont bien observés, et
sincèrement interprétés.

Le défaut d’espace ne nous a pas permis de parler, dans notre dernier
numéro, de la Visite aux avant-postes, de M. Sicard, de la Femme à sa
toilette, de M. Carrière ni de la Buanderie, de M11* Klumpke. Mais nos
lecteurs ont suppléé à cette absence d’écriture, et ils ont apprécié à leur
juste valeur ces trois toiles d’un caractère si marqué, d’allure et de pré-
tention si différentes, et qui n’avaient de commun que le mérite. M. Si-
card s’est fait une place à part parmi les peintres militaires. M. Eugène
Carrière est l’un des plus personnels de nos jeunes peintres de nu, en
même temps qu’un portraitiste fort cq^ieux. Quant à Mlle Klumpke, c’est
une jeune artiste d’avenir, à laquelle le jury du Salon ne tardera pas à
rendre justice.

r ~~ ' " Le Gérant : SILVESTRE

Taris. — Glyptograpliie SILVESTRE k Glc, rue Obcrkampf, 97
loading ...