L' art français: revue artistique hebdomadaire — 4.1890-1891 (Nr. 158-209)

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L’ART FRANÇAIS

de bonnes actions, de services rendus discrètement, la voilà en
deux mots, cette existence du maître paysagiste.

M. Français est né à Combières le 17 novembre 1814. Lors-
qu’il vint à Paris, sans ressources, il fut obligé de se livrer aux
occupations les plus infimes. Il servit en qualité de garçon de
magasin. Mais il utilisait ses courts loisirs à l’étude du dessin, et
bientôt à force d’énergie et de volonté, il arrivait à vivre du prix
de ses lithographies aujourd’hui très recherchées. Il entrait à
l’atelier de Corot, puis chez M. Jean Gigoux.

Enfin, en 1837, il débutait au Salon avec une Chanson sous les
saules, tableau exécuté en collaboration avec H. Baron. A quel-
que temps de là, il exposait le Parc de Saint-Cloud, petit panneau
dont les figures sont de M. Meissonier.

Il est, dès lors, apprécié, loué par la critique. Il a créé une
manière, inspirée plus du Poussin que de Corot, et il n’en chan-
gera plus. Au paysage classique, conventionnel si délaissé de nos
jours, il ajoute je ne sais quoi de moderne et de neuf, sans se
départir de son culte pour les vieux maîtres du genre. Il demeure
classique sans être rétrospectif. Claude Lorrain l’a initié au secret
de la lumière. Corot et M. Jean Gigoux lui ont enseigné l’art de
Y enveloppe, art fait de puissance et de souplesse. Le reste, c’est
l'observation et l’émotion qui le lui ont donné.

Du reste, M. Français a rendu, jadis, hommage au génie de
Corot, et il s’est exprimé en ces termes qu’011 nous saura gré de
rappeler ici. C’était à l’occasion de l’inauguration du monument
élevé, sur les bords des étangs de Ville d’Avray, à la mémoire
du maître. Le monument, on le sait, est du à M. Geoffroy-
Dechaume.

« Il ne m’appartient pas, disait M. Français, en parlant du
statuaire, de louer son œuvre; d’autres apprécieront les qualités
d’art qu’elle renferme et je ne voudrais pas mettre sa modestie à
une trop rude épreuve en disant ici toute ma pensée.

» Qu’il me soit néanmoins permis de le féliciter d’avoir rendu
à ce point et d’une façon durable la physionomie de notre cher
maître et ami. Cette physionomie, où l’aménité et la bienveil-
lance éclatent, a pour trait caractéristique une énergie et une
volonté dont sa vie et ses œuvres portent le témoignage. Dans la
famille, dans ses relations amicales ou de société, dans son art,
unité parfaite ! Corot est l’homme moral par excellence : voilà le
fond. Mais à l’extérieur, quelle bonhommie ! Quelle continuelle
allégresse ! et si communicative !

» Aussi combien j’aime ce petit oiseau qui chante sur sa bran-
che ! et dont Geoffroy a eu l’heureuse pensée de couronner son
œuvre !

» On ne pouvait trouver un plus gracieux emblème ! ni plus
exact ! On ne pouvait mieux personnifier Corot dont la vie est
un chant perpétuel. Sa peinture, en effet, ne semble-t-elle pas
avoir des ailes comme cet oiseau ?

» Elle est comme lui, légère et aérienne. Elle est, si on peut
dire, sonore et musicale. Et depuis que les hommes emploient
brosses et couleurs pour exprimer leurs impressions de la nature,
aucun, plus que lui, n’a fait oublier le côté matériel, le
métier.

» Aucun, plus que lui, n’a été profond et impalpable. C’est le
Rembrandt du plein air.

» Maintenant, cher patron, nous qui avons côtoyé ta vie,
qui sommes les témoins de ton inépuisable bonté, nous avons

essayé à notre tour de remplir envers toi les devoirs de l’amitié.

« Nous sommes contents de pouvoir léguer ton image à la
Postérité ; nous t’avons installé près de ta chère habitation
paternelle; dans ce petit coin de terre que tu préférai^ entre
tous.

« Ton ami Geoffroy a fixé à jamais ton regard tendre et péné-
trant sur les étangs de Ville-d’Avray, sur tes bois et tes collines
de prédilection; vous ne vous quitterez plus.

« Te voilà pour toujours dans ces lieux chaînants que tu as par-
courus si joyeusement pendant un demi-siècle, où, la palette en
main, devant ton petit chevalet de campagne, sous ton blanc
parasol, tu as suivi, observé, étudié, toutes les variations de la
nature, de l’aube au couchant, du printemps à l’automne, par
Je soleil, par le temps gris; où tout a été pour toi sujet de
poésie.

« Ce que d’autres foulent aux pieds, ce qui les laisse indiffé-
rents, toi, tu l’as rendu adorable : un bout de gazon diversement
éclairé, une broderie sur le ciel, un nuage, une fumée, une mai-
son qui brille là-bas sur la colline; une vache qui pait, une
femme qui passe, un fagot sur le dos, au détour du sentier, tu
fais tout aimer, tu rends tout précieux. Tu ramènes tout à l’idéal
sans quitter le réel.

« Tous ces objets, en eux-mèmes insignifiants, ô puissance de
l’art ! deviennent éloquents ou dramatiques à ton gré, suivant le
rôle que tu leur assignes dans ta symphonie; et, en puisant
à pleines mains dans la création, à ton tour, tu deviens
créateur.

« Tout en obéissant scrupuleusement aux lois de l’art et de la
nature, tu jouis d’une entière liberté; tu fais tout ce que tu veux
et c’est toujours bon.

« Cette liberté, ce délire, cette démence ! comme tu le disais si
gaiement, tu l’as gagnée par un long stage.

« Avant de la posséder, tu as passé par la période de la science
et de l’étude. Tu as aimé, étudié et pratiqué les grands exemples.
Pendant de longues années, Poussin et Le Claude ont guidé tes
pas.

« Ils t’ont initié aux lois de la divine proportion, et leur salu-
taire influence est restée marquée dans tes œuvres jusqu’à la
fin.

« Mais cette période nécessaire de la science et de l’analyse où
tant d’artistes restent emprisonnés et comme emmaillotés toute
leur vie, tu l’as traversée triomphalement et tu es arrivé comme
tous les grands maîtres, à la troisième manière, celle de la com-
plète liberté.

« De cette alliance féconde de l’amour et de l’étude, que d’au-
tres sont issues ! elles courent à travers le monde entier ! elles y
sont répandues à porfusion ! Dans les musées, dans les galeries
et jusque dans les plus petits appartements, elles sont la note
lumineuse et sympathique; partout elles proclament ta sincérité,
ton ingénuité; partout elles répandent le charme poétique, la
sérénité qui émanent de ton génie. »

11 n’v a rien à ajouter à cette appréciation, qui est comme une
profession de foi.

L’administrateur-Gérant : SILVESTRE.

Ghptographie SILVESTRE & C'°, rue Oberkampf, 97, à Paris.
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