L' art français: revue artistique hebdomadaire — 5.1891-1892 (Nr. 210-261)

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CONTE A FIFILLE

Tandis que passera cette veillée de Noël, Fifille, je veux vous conter
une histoire couleur du temps, couleur de neige... Ouvrez donc vos
oreilles toutes grandes, écartez le sommeil qui voudrait fermer vos
jolis yeux et 'je commence :

.. Il y avait une fois, en mon pays — un pays très éloigné du
vôtre, hélas ! — une église et un sonneur.

L’église était très vieille, le sonneur était très jeune. Chaque dimanche,
en bronze ancien qu’ornaient des épithalames latins. Quand les cloches
claironnant à son tour des chansons à travers les champs embaumés que fleurissent les
marguerites et les taches rouges des coquelicots.

Vous ne vous étonnerez point, Fifille, si ce sonneur vous semble
très joyeux. Il aimait une jeune fille, adorable comme vous, sage à
miracle comme vous encore, si bien qu’on n’àurait su dire ce qui au
monde était le plus beau, de cette fiancée délicate, ou des fleurs idéales
qui font de la terre un bouquet.

Or, une veille de Noël, les cloches au lieu de danser en fête, jetè-
rent dans l'air des glas d’une tristesse infinie, et le sonneur sonna
l’enterrement de sa bien aimée...

O la douloureuse chose que ces départs à tout jamais ! En l’honneur
de la morte, la campagne s’était mise en blanc. La neige couvrait Q
les routes, les champs, les arbres dépouillés. Elle avait drapé ^ s

les maisons, les fermes lointaines, et escaladant le clocher,
s’était accrochée aux abat-voix comme pour étouffer mieux le cri des
cloches et faire de leurs plaintes un sanglot.

Le sonneur fit couvrir le cercueil de roses blanches — toute sa
fortune y passa — et tandis que le cortège s’en allait sous le
ciel gris, lui, lassé, le coeur mordu par une angoisse inexpri-
mable, il agitait les deux cloches.

— O mes compagnes, songeait-il, ô cloches, jolies cloches
dont les accents sont si tendres et pitoyables , ô cloches
voyageuses qui, à Pâques nouvelles, partez d’ici et volez jusqu’à
Rome, ouvrez vos ailes et, par pitié, m’emmenez à Bethleem!...

Je crois en vérité, Fifille, que ce sonneur était fou: mais
vous saurez, plus tard, que les fous seuls ont raison ici-bas.

— A Bethleem ! répétait-il désespéré, nous irons dans la

grotte mystérieuse où va renaître le Christ. Nous passerons au

milieu des anges qui, à chaque Noël, remplissent l’espace de-

leurs hosannahs mystiques, et quand l’enfant Jésus nous entendra
pleurer, il me rendra ma bien-aimée !

A grand-, efforts dé bras, il tirait sur les cordes, et

là-haut, dans le clocher, les cloches s’agitaient éperdues...

— O cloches, suppliait le sonneur, cloches adorées, se peut-
il que vous ne m’entendiez pas! Vous ai-je jamais refusé aide
quand vous me désiriez? L’été, l’hiver, à l’aube, et aussi quand
le soir tombe, j’ai écouté vos angélus. Lorsque vous voyagiez,
mon cœur se gonflait. Si vous étiez tristes, j’étais triste. Votre
âme était la mienne, vos peines étaient mes peines... O cloches,
emmenez-moi !

De plus en plus, celles-ci haletaient. Leurs gros bat-

tants oscillaient furieusement. Une tempête était dé-
chaînée sur l’église. Tout à coup, les cordes se
haussèrent violemment. Il sembla au sonneur que le
clocher se fendait; il vit le ciel s’ouvrir et entraîné
par les cloches, il s’éleva dans les airs.

Ils passèrent d’abord au dessus du village qui,
enfoui dans son suaire blanc, dormait. Le vent sifflait
douloureux : et apercevant en bas des roses blan-
ches qui brillaient comme des diamants, le sonneur reconnut le cercueil de sa fiancée :

— Par pitié, arrêtons-nous une seconde, cria-t-il, que je la voie encore !

Mais, envolées, les cloches ne parurent point l’entendre. Elles allaient à tire d’ailes vers Bethleem.

Après les pays blancs, iis virent des pays bleus, d’autres radieux où le soleil brillait, d’autres encore, que couvraient des forêts
verdoyantes et d’où montaient des senteurs suaves. Ils franchirent des montagnes gigantesques dont les glaciers aux lèvres entr’ou-
vertes souriaient. Ils planèrent au-dessus de lacs féeriques, couleur émeraude, et qui, sans doute, reposaient là pour l’éternité, à l’abri
des approches humaines. Des sapins géants, accrochés aux roches, s’agitèrent au-dessous d’eux avec le bruit de la mer. Ils aperçu-


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