L' art: revue hebdomadaire illustrée — 6.1880 (Teil 1)

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ART DRAMATIQUE

LE CINQUANTENAIRE D1 « HERNANI »

Une solennité, à la fois imposante et touchante, a eu lieu
le 2 5 février dernier, à la Comédie-Française. On y a fêté
le cinquantième anniversaire de la première représentation
d'Hernani.

On sait combien cette pièce, la première de Victor Hugo,
fut critiquée, déchirée, sifflée, traînée dans la boue. La routine
mesquine, basse et lâche, huait l'œuvre de combat qui allait révo-
lutionner de fond en comble l'art dramatique. Des écrivains
autorisés, spectateurs de cette soirée mémorable, ont raconté la
bataille et ses péripéties. Théophile Gautier, le brillant disciple
d'Hugo, qui, au soir fameux d'Hernani, s'y montra avec un gilet
flamboyant, nous a conservé le souvenir de cette grande et
héroïque équipée. Dans un ordre d'idées pareil, mais dont l'ex-
pression est plus calme, Mln0 Victor Hugo a écrit sur le même
sujet une page exquise et fidèle comme une page de Saint-
Simon.

Depuis le 25 février 1830, les passions se sont calmées et
Hugo a produit chefs-d'œuvre sur chefs-d'œuvre, ce qui était le
plus sûr moyen de rallier à lui les dissidents. Tous ont fait
amende honorable, ou plutôt non, tous ont tenu à honneur
d'exalter le génie qu'autrefois ils avaient essayé de tuer. Le cin-
quantenaire d'Hernani ne pouvait donc être qu'une nouvelle
consécration du talent magistral du maître.

A cette occasion, tous les premiers sujets ont paru dans
le drame, Worms, reprenant avec sa supériorité le rôle de don
Carlos qu'après lui Laroche avait joué non sans originalité.

La salle était bondée. Au dehors, une foule énorme enve-
loppait le théâtre d'une triple enceinte humaine. Il y avait de la
fièvre à l'intérieur et à l'extérieur. Les artistes étaient, eux aussi,
très émus. Ils craignaient de ne pas être à la hauteur de ce que
le public attendait d'eux. Aussi se sont-ils surpassés.

Les fanatiques, c'est-à-dire tout le monde, ne se lassaient pas
d'applaudir. Quatre fois les interprètes ont dû revenir, rappelés
par des acclamations unanimes.

Enfin le calme commença à renaître et le silence se fit. On
attendait l'apothéose.

Les trois coups furent frappés, et le rideau se releva avec
la lenteur majestueuse particulière au Théâtre-Français, et voici
le spectacle qui nous fut offert.

Le décor du dernier acte a été conservé, mais au milieu se
dresse, sur un socle rouge orné de palmes, le beau buste de Victor
Hugo, par David d'Angers.

A droite, sont rangés les artistes de la Comédie-Française
qui viennent de jouer dans Hernani. En avant, M"1-' Sarah
Bernhardt dans le costume de dona Sol, s'appuyant sur le buste
et portant à la main une palme. Puis, un peu plus loin,
Mlle Thénard, MM. Maubant, Mounet-Sully, Worms et, chacun
à leur rang, les autres artistes de l'interprétation.

A gauche, les comédiens de Ruy Blas et de Marion
Delorme. D'abord, M110 Favard, et ensuite, un peu en arrière,
MUes Baretta et Jouassin, MM. Got, Delaunay, etc.

Le fond de la scène est occupé par la figuration tenant en
main des faisceaux d'oriflammes et des lanternes, celles qui ont
servi au quatrième acte au moment de l'entrée des électeurs.

C'est au milieu de ce cadre splendide que MMo Sarah Bern-
hardt est venue dire la Bataille d'Hernani, de François Coppée.
Les vers en sont superbes, colorés, chauds, vibrants. Ils

racontent et la bataille d'il y a cinquante ans et les triomphes
qui ont suivi :

11 Hernani !.... Cinquante ans sont passés; mais ce nom
Résonne dans nos cœurs comme un bruit de canon
Et grise nos cerveaux comme une odeur de poudre ;
Et, quand gronde un écho lointain de cette foudre,
Quiconque a le respect et le culte du Beau
Sent passer sur son front une ombre de drapeau !

Vous êtes sur le champ de bataille. Voici

T.es loges qui devaient rire et siffler aussi.

Car la cabale était terrible. Académie,

Salons, journaux, formaient cette armée ennemie.

Comme aux rougeurs de l'aube une brume s'en va,
Avec un grand frisson la toile se leva,
Et le drame parut dans sa splendeur d'aurore.
O public assemblé, dont tout à l'heure encore
Le poète emportait les esprits dans son vol,
Désormais tu confonds Chimène et dona Sol,
Et tu sais bien, alors qu'un chef-d'œuvre se trouve,
Que Molière sourit et que Corneille approuve.
Au firmameut de Fart où tu les mets tous deux,
Hugo depuis longtemps rayonne à côté d'eux.
Mais, autrefois, ce drame aux vastes échappées,
Ces vers souples et forts comme sont les épées,
Ce fier lyrisme, mis soudain en liberté
Avec la belle ardeur de cheval emporté.
Ce tourbillon de mots d'allure familière,
Semblables aux oiseaux lâchés d'une volière,
Ce grand souffle, ce coup d'audace, ce réveil,
Eblouirent ainsi qu'un lever de soleil ! »

La péroraison, d'un souffle superbe, a dignement terminé
cette fète littéraire sans exemple dans les annales du théâtre.
Nous ne pouvons résister au désir de la citer aussi :

i< Et toi, Poète, après ce demi-siècle, entends

Ton grand nom célébré par nos cris éclatants !

Va, nous te les devions, ces splendides revanches.

Vieux chSne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches !

O vainqueur, au récit de ton premier combat,

Ecoute le grand cœur de la foule qui bat !

Tout un peuple enivré devant ta noble image

Dépose avec amour les palmes de l'hommage

Et croit voir d'un rayon de bonheur llamboyer

Ton front marmoréen et fait pour le laurier.

Regarde et souviens-toi de la belle soirée,

Où, nous pressant autour de ton œuvre admirée,

Nous pensons la comprendre et l'aimer mieux encor ;

Car ton drame et la gloire ont fait leurs noces d'or. »

Debout, la salle entière applaudissait, demandait Hugo, mê-
lait ses vivats au bruit des mains enfiévrées, rappelait les
artistes plusieurs fois comme si elle ne pouvait quitter ce théâtre
où, pendant quatre heures, elle avait été soulevée et exaltée par
les sons de la lyre divine.

Cette fète devait avoir un épilogue. Dimanche, la Littéra-
ture, l'Art, la Presse, ont offert à l'Hôtel-Continental un banquet
à Victor Hugo. Deux cents personnes environ y assistaient. Le
repas a e'té servi dans la grande salle des fêtes, monumentale
ainsi qu'une salle de palais. Victor Hugo y est entré tenant son
petit-fils Georges par la main. L'émotion était grande de part
et d'autre.

Plusieurs toasts ont été portés. Nous donnons celui
d'Émile Augier parce qu'il résume admirablement le sentiment
de tous.

« Cher et glorieux maître,

« Combien parmi ceux qui vous offrent cette fête, combien
n'avaient pas atteint l'âge d'homme, combien même n'étaient pas
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