L' art: revue hebdomadaire illustrée — 6.1880 (Teil 1)

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LA COLLECTION DE DESSINS D'ANCIENS MAITRES

A L'INSTITUT ROYAL DE GIJON (ESPAGNE)

L'artiste et l'amateur qui parcourent l'Espagne ont trop
souvent à se plaindre du secret dans lequel sont ensevelies les
œuvres d'art. Les archives et les bibliothèques publiques, les
musées archéologiques et artistiques, les monuments d'architec-
ture civile, militaire ou religieuse gardent de riches trésors
qui demeurent inconnus, et que l'explorateur le plus déterminé
a bien de la peine à découvrir.

C'est ainsi que. pendant plus de soixante-dix années, l'Ins-
titut de Gijon a fait la nuit la plus complète sur cette riche
collection de dessins, formée par les soins intelligents d'un des
plus célèbres hommes d'État de l'Espagne au xix° siècle. Ce
trésor caché et ignoré de presque tous les artistes et amateurs
espagnols et étrangers a échappé à toutes les curiosités et le
hasard seul nous a permis de le trouver.

Deux mots sur l'histoire de la collection sont nécessaires, à
notre avis, pour en faire ressortir l'importance.

L'homme qui a collectionné ces dessins n'était pas le pre-
mier venu en fait d'art. Homme d'État d'un grand génie,
passionné pour la liberté et l'indépendance de sa patrie, Jovel-
lanos joua un rôle aussi important dans la politique ténébreuse
de la fin du xvinc siècle et du commencement du xix", que dans
la renaissance de notre littérature. Magistrat, publiciste, poète
inspiré à ses heures, il était et restait, avant tout, un amant
passionné de l'art. Nommé jeune encore à un poste élevé dans la
magistrature à l'Audiencia de Séville en 1772, il sentit se dé-
velopper ses sentiments artistiques avec un élan tout méridional.
Il se prit d'une vive admiration pour la majestueuse cathédrale,
pour ce bijou de l'ornementation arabe qu'on appelle l'Alcazar;
pour la Lonja de Herrera, ce sévère réformateur de l'architec-
ture de la Renaissance ; et enfin pour les toiles de Roëlas,
d'Alonso Cano, de Zurbaran et de Murillo. Ce fut au milieu de.
cet ensemble de merveilles du génie humain et de la nature,
réunies dans l'ancien chef-lieu de l'Andalousie, que don Gaspard
Melchior de Jovellanos acquit les vastes connaissances, l'éru-
dition artistique et le goût délicat dont il fit preuve maintes fois
dans ses écrits et dans plusieurs circonstances de sa vie. Cette
compétence, reconnue d'ailleurs par ses contemporains, le porta
bientôt à l'Académie des beaux-arts de San Fernando, à Madrid ;
et il se montrait beaucoup plus fier de son titre d'académicien
que de son influence, bien passagère il est vrai, à la cour de
Charles IV, de sa grande popularité et de sa renommée comme
jurisconsulte. Ministre du roi, ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
il était toujours et se montrait avant tout artiste et ami des
artistes. Artiste, il l'était dans sa réclusion au couvent de Val-
demuza, ou dans son cachot au château fort de Bellver ; et les
beaux-arts étaient le seul et unique soulagement qu'il trouvât
au milieu des persécutions dont la haine et l'envie l'accablaient.
De Bellver et de Valdemuza sont datés plusieurs des écrits que,
sur divers points des beaux-arts, il eut le loisir de composer
pendant ses longs exils et son emprisonnement.

Tous ceux qui connaissent le haut discernement artistique
que Jovellanos déploya dans ses dissertations, savent d'avance
quelle doit être la valeur des collections de tableaux, de dessins
et d'objets d'art qu'il eut l'occasion de former à une époque où
les œuvres d'art se vendaient presque pour rien.

Son séjour à Séville et à Madrid d'abord, ses relations sui-
vies avec les artistes, avec les amateurs et les rares collec-
tionneurs de son temps, enfin les sympathies qu'il éveilla
partout, lui donnèrent les moyens de former une très riche
collection de dessins, qui fut peut-être une des meilleures parmi
celles qu'on parvint à réunir, de son temps, en Europe. Même
Tome XX.

à présent, après avoir été diminuée de beaucoup, elle a une im-
portance exceptionnelle, sinon par le nombre des œuvres, du
moins par leur qualité et par les noms des maîtres qu'on y
trouve, depuis ceux du xve siècle jusqu'à Goya et Bayeu dans
le commencement du xixe. Elle possède môme plusieurs dessins
de maîtres dont les œuvres sont fort rares et très curieuses, et
dont on ne trouverait l'équivalent dans aucune autre col-
lection.

Il y a là tels dessins dont l'authenticité est incontestable et
qui présentent la conception première, et en quelque sorte em-
bryonnaire, d'œuvres grandioses qui font depuis plusieurs
siècles l'admiration du monde. Les profanes n'y voient qu'un
informe gribouillage, mais les initiés y reconnaissent avec en-
thousiasme les linéaments premiers de conceptions gigan-
tesques, dont la genèse s'éclaire à leurs yeux d'une lumière
subite et splcndide.

Là, sur un morceau de papier grossier, mais fort, heureu-
sement, Albert Durer, le Tintoret, Titien, Michel-Ange, Ra-
phaël, Murillo ont posé leur main et leur crayon. Ce dessin fut,
peut-être, le premier croquis d'une œuvre perdue aujourd'hui ;
tel autre dont le sens nous échappe encore sera plus tard
reconnu par les connaisseurs comme l'esquisse d'une toile cé-
lèbre. Il n'y a pas d'impression plus vive que celle que produit
la vue de ces conceptions originales, elles exercent une sorte
de fascination, et nos yeux dévorent depuis les moindres acci-
dents du papier jusqu'aux traits spontanés et déliés qu'y ont
laissés une plume ou un crayon conduits avec toute la liberté et
toute l'aisance du génie qui conçoit et traduit instantanément
sa conception sans se sentir entravé par les nombreux obstacles
que plus tard lui opposeront l'aspérité de la toile aride et la
sécheresse du pinceau.

Aux nombreux avantages qu'ont les dessins il faut ajouter
que c'est là surtout qu'éclatent les caractères qui permettent
d'affirmer l'authenticité des œuvres avec une certitude que ne
donnent pas au même degré les panneaux, les toiles ou les
cuivres. Il n'est pas facile, je dirai plus, il est impossible à notre
avis d'obtenir à la main une véritable reproduction, une copie,
un fac-similé d'un dessin original — de Murillo, par exemple
— même en recourant au plus rigoureux décalque. Nous avons
examiné pendant des heures quelques dessins de cet immortel
maître ; nous avons admiré ces jolies tètes, d'un centimètre de
grandeur quelquefois, où l'on retrouve dans la fleur de leur
conception cette expression extra-humaine qui éclate dans ses
têtes de vierges; nous avons découvert dans ces réductions des
yeux, des bouches aussi caractéristiques que dans les madones
du grand maître de Séville; nous avons observé, enfin, dans ses
dessins de nombreux détails du même genre qu'on a signalés
dans les figures de ses tableaux connus, et cette étude nous a
confirmé dans l'idée que nous avons avancée, de la supériorité
en quelque sorte psychologique du dessin sur la peinture,
quoique, au premier abord, cette affirmation puisse passer pour
un paradoxe ou pour une hyperbole.

L'importance de la collection Jovellanos mériterait bien
qu'on en rédigeât un catalogue raisonné et descriptif, mais ce
travail, qui serait d'un grand intérêt, exigerait beaucoup plus de
place que nous n'en pouvons prendre. Nous sommes donc forcé
de nous astreindre à en donner une notice très simple et très
succincte.

L'authenticité de la plupart des dessins est garantie par la
signature de l'auteur; d'autres ont été expertisés par Céan
Bermudez, l'ami intime de Jovellanos, qui avait à sa portée

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