L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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LA CARICATURE AU JAPON'

(suite)

III

DU CARACTÈRE GÉNÉRAL DES DESSINS COMIQUES JAPONAIS
ET DES MOTIFS QUI Y ENTRENT HABITUELLEMENT

Il est difficile de nettement circonscrire les diverses
séries concernant le comique, le satirique, la charge, le
grotesque ; la lutte et l'enjambement sont constants dans
le domaine de la raillerie et c'est ce qui a élargi consi-
dérablement le champ du mot « caricature » en Europe.
Gaies peintures de mœurs, scènes familières des basses
classes présentées par des dessinateurs que Pline qualifiait
de rhyparagraphes, incidents burlesques, fréquents dans
les divertissements de petites gens, certains écrivains les
fusionneraient volontiers avec les nombreux accessoires
qui forment le champ de la caricature ; certains autres en
feraient une sorte d'avant-garde joyeuse où tous les person-
nages marcheraient sous le drapeau de la bonne humeur.

Si la confusion se produit déjà en Europe par les
monuments et les images, quel embarras s'empare du
curieux qui se trouve en face d'images orientales ! Parfois
elles manquent de texte explicatif ou, malgré la traduction
d'après des planches chargées de caractères, elles fournis-
sent un sens obscur et favorisent les interprétations les
plus contraires.

Il faut donc de la prudence en pareille matière, se
garder d'affirmer, proposer une glose plutôt que de l'impo-
ser, car n'est-ce pas le véritable rôle de Pérudit que de
savoir s'effacer et céder sa place, alors que postérieurement
des études poussées plus avant modifient un système labo-
rieusement conçu et le renversent avec d'autant plus de
fracas qu'il a été présenté avec autoritarisme ? Erudition,
c'est transformation permanente.

Le peu que je sais sur le Japon, je l'ai appris en trente
ans; pendant trente ans j'ai amassé des matériaux. Si je
n'ai pas fait connaître au public mes recherches depuis
cette époque, c'est que diverses études m'appelaient
ailleurs ; elles m'auront servi, je l'espère, à acquérir
quelque méthode ; avec l'âge également est venu un prudent
scepticisme remplaçant les trop cassantes affirmations de
la jeunesse.

En feuilletant de nouveau les images recueillies en vue
d'une élucidation du comique oriental et en posant les
jalons qui indiquent la voie de la caricature japonaise, je
placerai en première ligne les caprices bizarres, les cau-
chemars et les rêves, quoiqu'ils semblent appartenir exclu-
sivement à la classe des dessins fantastiques ; mais la
déformation des personnages, leur singulière façon d'agir,
l'outrance des membres et des mouvements du corps, si
elles provoquent la stupéfaction plutôt que la gaieté, four-
nissent cependant des matériaux aux dessinateurs voués au
comique.

Un jour un érudit tentera sans doute une histoire
comparée des masques chez tous les peuples. Les Japonais
pourraient l'augmenter de types nombreux. A ces masques
se rattachent les multiples grimaces chères à un peuple
qui a conservé un esprit enfantin et que la déformation
des traits par divers moyens inconnus même à nos
meilleurs « grimes » paraît égayer.

r. Voir l'Art, n* année, tome II, page 246.

La surabondance lymphatique chez l'homme et la
femme a également préoccupé les Japonais. Dans maints
albums on trouve des représentations d'hommes gras ainsi
que des oppositions de la graisse à la maigreur. Cet éta-
lage de chairs devait être étudié comme un des motifs
favoris des caricaturistes de l'Extrême-Orient.

Les renards, les rats, les belettes, les brochets et les
pieuvres, égayent considérablement en tous pays l'enfant
lorsque ses yeux se portent sur les hauts faits et les traves-
tissements de ces animaux; au Japon, ils appartiennent
plutôt au domaine de la légende et du conte; il m'a semblé
juste cependant d'en donner un court aperçu en marge
d'études sur le comique japonais.

La plupart de ces sujets exigeraient un commentaire
scientifique développé ; je l'ai esquissé plutôt qu'approfondi,
préférant les images au texte. Le dessin n'est-il pas un
trait d'union qui relie l'Orient à l'Occident, la langue
universelle que comprennent tous les peuples?

IV

DES ANIMAUX CONSIDÉRÉS COMME SYMBOLES DE L'HOMME DANS
LES CONTES ET LES IMAGES POPULAIRES AU JAPON

On voit dans nombre d'albums japonais des repré-
sentations de renards ; habillés de vêtements d'hommes,
ils imitent ses actes et ses travaux. Sans être le seul animal
mêlé aux traditions populaires et aux légendes du Japon,
le renard y occupe cependant une place plus impor-
tante que le chat ou le rat, le brochet ou la pieuvre ;
vraisemblablement la finesse et les ruses du renard lui ont
acquis en Orient comme dans l'Occident cette popularité
qui s'était déjà traduite par des fables dans l'antiquité,
ainsi que par de nombreux poèmes satiriques au Moyen-
Age en France et en Allemagne.

Sans chercher si des transmissions légendaires n'ont
pas eu lieu de peuple à peuple, je crois plutôt à un fonds
d'observations communes aux diverses races, qui poussent
l'imagination poétique ou satirique aux mêmes résultats.

Dans ce courant d'idées, les Japonais, grands emprun-
teurs, me paraissent avoir été influencés par les Chinois
dans la composition de ces légendes où l'animal joue un
rôle mystérieux ; sans doute ils ont élargi et façonné,
suivant leur manière de voir, le cycle des croyances popu-
laires de leurs voisins; il est difficile de n'y pas reconnaître
des traits de parenté.

Dans un volumineux recueil de contes chinois, His-
toires à réveiller le monde \ l'auteur énutnère les mal-
heurs arrivés à un certain Wang-Tchin, pour avoir troublé
à la campagne des renards dans leurs méditations.

Deux renards sauvages, appuyés contre le tronc d'un
vieil arbre, tiennent devant eux un livre écrit. La patte
fixée sur l'écriture, ils discutent comme feraient deux
érudits qui se sont pas d'accord sur le passage douteux
d'un texte. Wang-Tchin a la malheureuse idée de lancer
des balles, à l'aide de son arbalète, contre les animaux;
blessés, ils fuient en abandonnant sur le gazon leur livre.

1. La Bibliothèque de l'Arsenal possède un exemplaire incom-
plet d« ce recueil.
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