L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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LA CARICATURE AU JAPON1

( suite)

VI

HOKOU-SAÏ : SES PRÉDÉCESSEURS, SES SUCCESSEURS

Quoique heureusement
jusqu'ici les Japonais aient
été privés d'académies et
d'écoles des beaux-arts, une
sorte de classement pour
toute représentation de la
nature ne s'est pas moins
imposé à ce peuple ; ce clas-
sement, qui répond peut-
être plus à un besoin d'éti-

Gras, quetage méthodique qu'à

d'après Hokou-Saï. des divisions hiérarchiques,

ne place pas moins au som-
met de l'art, de même qu'en Europe, les peintres reli-
gieux reproduisant les légendes du culte bouddhique, en
dessous les peintres de scènes historiques, à un échelon
inférieur les peintres de paysages, d'oiseaux, de fleurs, et
tout au dernier degré ceux qui retracent les scènes de
mœurs populaires et qui, froissés par le laid, qu'il ressorte
des hautes ou des basses classes, promènent parfois un
archet grinçant sur la chanterelle de la satire.

Ce n'est pas que le Japonais, de nature gaie, entre
bien profondément dans la représentation du ridicule; sa
malice est plutôt à fleur de peau; cependant, à s'en rap-
porter à M. Emile Guimct2, un prêtre bouddhiste du
xme siècle donna l'exemple de ce manque de respect par
le crayon : « Gakou-Yu, dit le voyageur, entreprit de
réformer les mœurs en se livrant à la caricature satirique.
L'avarice des grands, la mauvaise administration étaient
représentées par des allégories gaies, énergiques, saisis-
santes. »

Je n'ai pas vu les allégories satiriques de Gakou-Yu;
aussi poserai-je prudemment le pied sur le terrain de l'art
populaire des siècles passés. Pour former trait d'union et
quasi enchaînement avec les images dont j'essaie de
donner un court historique, je note le renseignement sui-
vant, dû à un voyageur français :

« Au xvie siècle, Ivassa se rendit célèbre dans le genre
populaire, apelé Oukij^o-é, et, au siècle suivant, Hishi-
Kava, continuant cette école, reproduisit les scènes de
la vie ordinaire avec un tel succès que les éditions de ses
œuvres se vendent encore dans les boutiques à bon
marché. Il fut, en quelque sorte, le Teniers du Japon. »

Ainsi la satire, de même que la peinture de mœurs des
classes populaires, aurait fourni des spécimens tout parti-
culiers au xme et au xvie siècles, et déjà des noms d'initia-
teurs seraient attachés à deux branches d'art qui, tout
indépendantes qu'elles paraissent, se rattachent à un même
tronc.

Il était réservé au Paris d'il y a vingt-cinq 'ans de se
prononcer plus nettement sur l'œuvre d'un homme capri-
cieux, moins archaïque, que les artistes adoptèrent pour
ainsi dire. Vers 1855, quelques peintres et poètes, toujours

1. Voir l'Art, 11° année, tome II, page 246, et 12" année
page 107.

2. Promenades japonaises, par Emile Guimet, dessins par Félix
Re'gamey. Paris, Charpentier, 1880, in-4".

en quête de nouveautés, tirent la fortune d'un magasin
aussi bien fourni en étoffes et en bronzes japonais qu'en
albums et en feuilles volantes aux colorations pleines de
saveur. Il existera toujours dans le monde parisien un
petit groupe d'esprits délicats, chercheurs d'imprévu, fure-
teurs et doués d'une vue qui pénètre plus loin que la vue
de la foule. Ces hommes qui, suivant un mot du sculpteur
Préault, trouvent des truffes sans être des porcs, imposent
leurs jugements aux masses et, sans laisser de réputation,
font la réputation des autres. De ce petit groupe s'échappa
le rayonnement d'Hokou-Saï, un véritable artiste. Les
Japonais d'alors, résidant à Paris, sourirent un peu en
voyant l'admiration des Français pour des cahiers de cro-
quis auxquels à Tokio on attachait une médiocre valeur;
c'est qu'en effet elle est parfois hyperbolique au début
l'admiration des membres du petit groupe que j'ai en vue;
ils s'enrôlent facilement pour la croisade en faveur d'un
homme, jusqu'à ce qu'ils en soient fatigués et l'aban-
donnent.

La série des divers albums d'Hokou-Saï, dont personne
alors ne pouvait traduire les titres non plus que les courtes
et rares légendes, fut à cette époque étudiée par un esprit
curieux des secrets de tous les arts, mon ami Frédéric
Villot, qui dépensait sa fortune en études de toute nature,
et jeune encore je fus initié à la campagne qui se préparait
par la communication de romans japonais que M. Fré-
déric Villot faisait traduire pour sa propre instruction.

Ce sont ces coteries du Paris intellectuel qu'il faut
connaître pour se tenir au courant des recherches; là je
puisai les premiers renseignements qui, répondant bien à
mes goûts, me permirent de donner dès 1869, sur l'œuvre
d'Hokou-Saï, quelques notes dont on me permettra de
transcrire un extrait, car, quoique datés de quinze ans, mes
sentiments ne se sont guère modifiés depuis lors.

La plupart des vignettes japonaises reproduites dans ce volume,
disais-je, sont tirées des cahiers de croquis d'un artiste merveilleux
qui mourut, il y a environ cinquante ans, au Japon, laissant une
grande quantité d'albums, dont la principale série, composée de
quatorze cahiers, a excité, lors de son introduction à Paris, une
noble émulation parmi les artistes.

Ce peintre, appelé Fo-Kou-Say, et qui est plus populaire sous le
nom d'HokourSaî, a plus fait pour nous rendre facile la connais-
sance du Japon que les voyageurs et les professeurs de japonais qui
ne savent pas le japonais. Grâce à l'art répandu à profusion dans
ces cahiers, on a pu se rendre compte de la civilisation japonaise et
de l'intelligence d'un peuple qui, loin de s'endormir dans la tradition
du passé, comme les Chinois, marche résolument à la conquête des
découvertes industrielles européennes.

Ce n'est pas le moment de rendre sensibles ces généralités, mais
telle est la puissance de l'art qu'un simple cahier de croquis ouvre
des horizons qu'il est difficile de ne pas signaler.

Hokou-Saï fut un artiste profondément original, et quoique cer-
tains de ses dessins paraissent offrir de la parenté avec certains croquis
de Goya, on peut affirmer que l'artiste japonais ne connaissait rien des
richesses artistiques de l'Espagne, l'œuvre de l'auteur des Caprices
étant, il y a cinquante ans, peu populaire en Europe et absolument
inconnue même en France.

Hokou-Saï trouva dans sa propre nature, dans les institutions
de son pays, dans les mœurs et coutumes des habitants, dans la
popularité que ses cahiers de croquis obtinrent, matière à exercer
son génie, et plus qu'un autre j'ai été frappé de ce génie, à cause
des études dont j'avais besoin pour mes travaux

L'époque actuelle compte un certain nombre de très
brillants écrivains qui veulent être admirés pour le pré-
cieux de leurs écrits. Ils se proclament volontiers en même

1. Champfleury, les Chats 1" édition i8(ï8.

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