L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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188 L'ART

au Musée de Colmar ! Ce que c'est pourtant que l'amour des conquêtes : en art, il pousse à
l'invraisemblable.

« Mathias Grunewald, dit-il, est en réalité le créateur du retable d'Issenheim. Il est prouvé
par des constatations réitérées que nous nous étions fait jusqu'ici une idée absolument fausse de Gru-
newald, qu'aucun des tableaux qui lui ont été attribués par Passavant, Waagen, Schuchardt, etc.,
ne lui appartient ; que ce prétendu Grunewald, tel qu'il apparaît dans nos livres traitant de
l'histoire de l'art, comme un maître étroitement apparenté par son style à Lucas Cranach, bien
qu'il lui soit supérieur par le goût et la grandeur de la conception, est une figure complètement
mythique. »

Nous voilà donc en présence d'un mythe, d'un rêve qui s'évanouit devant la chaude émanation
des tableaux d'Issenheim. Ils servent aujourd'hui à créer de toutes pièces le vrai Grunewald, le

méconnu d'hier, le Corrège germanique..... Mon Dieu ! j'en demande pardon à l'ombre de ce

pauvre Mathias, qui doit être bien flattée de l'honneur posthume d'être coiffée d'une auréole
corrégienne ; mais j'ose affirmer que les tableaux d'Issenheim, s'ils rappellent indubitablement
l'art italien, n'ont rien de commun avec le Corrège, le plus suave des peintres ; qu'ensuite rien
ne saurait prévaloir contre les enseignements de la critique historique, qui nous apprend qu'à la
fin du xve siècle, l'art allemand n'était qu'à ses débuts, et en disant Y art, j'entends le grand art,
celui dont Albert Durer et Jean Holbein sont devenus plus tard les plus glorieuses personnifi-
cations. Il semble qu'aucune école du Nord, pas même celles des Flandres, qui étaient alors clans
toute leur splendeur, n'a pu produire ces pages ruisselantes de colorations méridionales, ces
paysages aux tons chauds et vibrants que n'eût point désavoués Titien. Cela a été parfaitement
compris par le vieil auteur allemand de la description du retable d'Issenheim. En parlant du
tableau représentant saint Antoine et saint Paul, il dit : « A mon avis, ce tableau est, après
celui du Crucifiement, le plus remarquable, parce que le paysage est supérieurement peint et tout
à fait dans la manière du Titien. »

Remarquons que, pour accentuer davantage la physionomie exotique de son œuvre, le peintre
y a mis une touffe de palmier. L'artiste, qui fait du réalisme de bon aloi, s'inspire aux sources
qui lui sont familières : il copie les plantes qu'il a vues croître clans son pays natal.

Ch. Goutzwiller.

(La fin prochainement.)
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