L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 1)

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L'ART.

correspondance émanant de Courbet, ou des personnes de sa famille les plus intimement mêlées
à son existence, dans les circonstances les plus décisives de sa vie. C'est dans ce trésor de
documents, qui seront utilisés plus tard pour un volume consacré au maître d'Ornans, que j'ai
puisé pour l'édification des admirateurs et des amis de Courbet les fragments qui suivent.

Voici d'abord les passages principaux de la lettre relative aux deux portraits en question ;
à la fin de ce document se trouvent quelques détails aussi nouveaux qu'intéressants sur la fuite
de Courbet en Suisse, au mois de juillet 1873.

... En 1860, [écrivait à la fin de 1 883 l'auteur de cette lettre tout à fait intime], j'allais à Besançon avec mon père,
en voiture particulière et nous nous reposions à Ornans, lorsqu'au moment de partir Courbet arrive auprès de notre
voiture et supplie mon père et moi de rester pour le soir : « Nous allons organiser un concert, nous dit-il, et Lydie
(c'était moi) y jouera... »

Je me récriai comme vous pensez; il insiste ; je résiste. Il finit par nous attirer chez un ami, pour cinq minutes,
disait-il ; pendant ce temps, il retourne à la voiture et pour être sûr de nous garder, la fait filer à Besançon... pour nous
y attendre, disait-il.

Quand la petite ruse fut connue, je pleurai de regret, de rage : je craignais de manquer le théâtre à Besançon ! Il me
consola de son mieux, nous invita à souper et nous conduisit au concert le soir à Ornans, où bon gré, mal gré, je dus
jouer un morceau de piano. Il me fit jeter des fleurs et des bravos et jura devant nos amis que puisque je lui avais
donné de ma musique, il me donnerait de sapeinture.

Voilà la promesse qu'il tint en venant faire mon portrait et celui de ma fillette, dès que je fus mariée. Il fit le mien
l'année même de mon mariage, celui de ma fillette 6 ans après, et comme il venait souvent passer un mois à la maison,
il me promit de faire un jour celui de mon mari, pour qu'il n'y ait pas de jaloux, me disait-il...

La guerre arriva, la Commune après, et alors que les trois quarts de ses amis lui tournaient le dos je continuai à lui
écrire, même en prison, d'où il me répondait par des prisonniers sortants — Cantagrel, Ranc, etc. Je lui envoyai même
à Sainte-Pélagie un de ces fromages qu'il aimait tant !...

Après sa prison, il vint en Franche-Comté, et chez nous par conséquent. Aussitôt, se rappelant la promesse qu'il
m'avait faite, il m'offrit de faire son portrait pour mon mari. J'acceptai avec joie. Il le fit ici [à Pontarlier], dans l'atelier,
en novembre 1872, causant delà Commune, de ses chagrins, de ses souffrances; dans les moments où nous étions seuls,
il me parlait de son fils qu'il avait tant aimé et qu'il venait de perdre à 20 ans ! un beau garçon.

Il fit son portrait très rapidement et l'offrit à mon mari en lui disant : « Tenez, J....r, quand je serai mort, cela
vaudra de l'or. »

Un an après il me prévient de ses craintes — on le cherchait, on pouvait le saisir — « Tout plutôt que la prison ! »
m'écrivait-il. Dans une autre lettre, il me disait que le danger pressait, il fallait le faire sortir de France ; rendez-vous à
la Vrine ; c'est là que j'allai le chercher avec une voiture un soir, et sans nous arrêter à Pontarlier (que nous traversâmes
par derrière), je le conduisis en Suisse où bien des fois nous allâmes le voir...

Mmc J....r avait été, huit ans avant ce triste épisode de la vie du peintre, saconfidente et son
intermédiaire dans certaine négociation matrimoniale qui du reste n'aboutit pas, sans que les docu-
ments que nous avons sous les yeux nous disent pourquoi. Voici une et même deux précieuses
lettres de Courbet à ce propos. Nous les publions, comme celles qui suivront, sans rien changer
à l'orthographe ni à la ponctuation originales, indisciplinées du maître d'Ornans. On y verra
Courbet sous un aspect tout nouveau : le peintre des Demoiselles de Seine sur le point de prendre
femme ! l'auteur des Casseurs de pierres, amoureux et sentimental ! voilà certes un Courbet
inédit !

Ornans, samedi i5 avril i865.

Maintenant ma chère dame Lydie, j'avoue que je vois des horizons tout bleus. Vous qui êtes mon homme d'affaire,
la dispensatrice de mon bonheur, vous qui tenez mon avenir entre vos mains, vous qui d'un mot ou d'une démarche
pouvez changer le cours de mon existence ; volez bel oiseau voyageur, volez à tir d'ailles du côté de Lons-le-Saulnier et
rapportez-moi un oiseau du paradis semblable à vous. La saison y prête chacun fait son nid.

J'ai vu à l'exposition de Besançon les fleurs que sème l'oiseau qui m'enchante le jour, qui m'enchante la nuit, je
plante des bocages tant que je peux à Ornans pour qu'il désire y faire son nid. Ah chère dame vous qui pouvez ce que
vous voulez, volez, volez.

Nous ferons, espérons-le une génération de peintres et d'artistes de toute manière, nous implanterons un monde
croyons-le plus intelligent, que celui qui existe dans notre pays. L'activité que nécessite le genre de vie que je me suis
créé me fatigue, je voudrais quelqu'un qui m'aide et me soutienne, ma liberté est bien grande, mais les oiseaux aiment
la liberté, c'est ce qui fait leur attrait, et ce qui les décorent, c'est leur propre plumage, aussi ne doivent-ils rien à
personne. A ce propos je vous raconterai quelque chose en secret qui m'a été propose par le préfet de Besançon depuis
que j'ai eu le plaisir de vous voir. Mais allez donc mais allez donc belle dame, il me semble dans mon impatience que
vous ne vous remuez pas.

Pardonnez-moi si je n'ai pu aller plus vite à Pontarlier, si j'avais des ailes comme ça a déjà été dit, j'aurais déjà
fait plus de cent voyages vous savez où. Mais ! les tourments de la vie, oh le malheur combien c'est inutile et préjudi-
ciable, il m'a fallu aller à Besançon on désire que je fasse un tableau pour leur loterie, j'en ai finis deux ou trois, me
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