L' art: revue hebdomadaire illustrée — 14.1888 (Teil 2)

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L’ART.

et renté par les fils du Prophète avec le surnom héroï-comique d’Achmet-Pacha. Ils étaient
vraiment bien faits pour se joindre et s entendre, au bout du monde, ces deux agités chercheurs
de bruit! Avec un pareil patron et le succès, Liotard s’entêta du Grand Turc au point de
s'habiller à la levantine et de laisser croître sa barbe comme un vrai fidèle à Mahomet. Et dans
cet accoutrement, il s’achemina vers Vienne par la Moldavie, aux derniers mois de 1742. Les
tranquilles impériaux s’étonnèrent doucement de cette mode assez nouvelle pour un peintre, mais
ne s'en laissèrent pas moins aller à des commandes de portraits. Marie-Thérèse, François de
Lorraine, Léopold comte de Daun, généralissime des armées, donnèrent des premiers l’exemple à
la Cour. Au nombre des femmes de Vienne belles à peindre se trouvait en ce temps-là une
chambrière connue, du nom de Baldauf, piquante à ravir et fort du goût de plusieurs jeunes
princes de maison régnante. Mais la jolie fille dédaignait leurs fleurettes pour écouter l’amour de
son fiancé, le comte Dietrichstein. La mésalliance se faisait d’enthousiasme, et Vienne en était
plutôt édifiée, car deux beaux yeux comptaient alors pour une paire d’excuses. Et, même au cas
de filles de théâtre épousées par caprice, on était presque indulgent aux gentilhommes, à Vienne
tout comme à Paris. 11 n’était pas encore loin le temps où un Saxon, le baron de Schoëmberg,
prenait pour femme la fille de notre grand danseur Blondy; où le chevalier Pestel, de Normandie,
se mariait à la Chateaulyon, forte chanteuse du théâtre de Rouen, ce théâtre dirigé par le juif
Pereire; où les deux soeurs, Fanchon Moreau et Louison Moreau, de l'Opéra, épousaient l’une
M. de Villiers, gentilhomme ordinaire du roi, l’autre un cadet de famille tout aussi convaincu.
Dietrichstein allait, au moins, avoir sur eux l'avantage d’une femme d'intérieur, pour ne pas dire...
de ménage! et ce n’était déjà point si mal avisé de sa part. On se doute de l'empressement de
Liotard à voir cette serra padrona, cette héroïne du mariage d'amour, et vite il en compose un
pastel tout de suite couvert d’or par Algarotti. C’est la fameuse Belle Chocolatière du Musée de
Dresde. Vingt fois reproduite mais toujours interprétée gauchement, cette oeuvre pimpante va
trouver enfin sa vraie parure d'estampe définitive, car un éditeur de haut goût l'a fait graver par
le très fidèle élève de notre pauvre Gaillard, M. Burney. On y admirera une pointe fine et
solide, comme il en fallait d’ailleurs pour traduire et même un peu soutenir cette jolie poussière
de pastel. Malgré la vogue de son talent, Liotard eut bientôt encore la démangeaison du départ
et il fit route pour Genève par Venise et Milan. Genève ne revit pas sans un bout de surprise
son nourrisson ainsi enturbanné. Comme on lui cherchait noise sur sa coupe de barbe et de
costume, le malin, dévot au Prophète, plaida l’aisance, l'ampleur, le primitif de cet ajustement,
la brièveté de cette toilette si précieuse aux hommes de travail, et sans attendre la fin de son
procès il s’échappa vers Paris (1747).

Dès le premier jour, on pense s’il fit émoi à la ville, à l’Académie de peinture, au théâtre,
avec sa mine et sa mise inattendues. Plus rien de l’apprenti de Massé dans ce capitan de la
miniature, retour des Échelles et précédé d’un renom de portraitiste terrible. N’était-il pas venu
de Venise et de Milan un bruit bizarre relatif à sa manière d'entendre la ressemblance ? On
racontait, en effet, l’effroi des femmes de moyenne beauté, toutes tremblantes à l’idée de se faire
peindre par lui, depuis le jour où, se déclarant « le peintre de la Vérité », il se donnait le plaisir
de rendre trait pour trait et tout cru chaque physionomie de modèle sans tenir compte des
enjolivements nécessaires, et cela au point de n’oublier ni les rousseurs, ni les verrues, ni les
taches de petite vérole. Le rusé Génevois se garda de démentir cette rumeur de coquettes, car il
espérait trop des conséquences pratiques de ces propos sur les Françaises de Paris. Bien au
contraire s’appliqua-t-il à les confirmer en répétant tout haut son mépris pour les fronts sillonnés,
pour les teints enluminés de rouge, pour le contraire de la jeunesse et des grâces. Cette franchise
matoise sentait son Turc, et il y parut tout de suite à la porte de l’atelier de l’artiste, rue de la
Corderie. Du jour au lendemain, toutes les femmes, les plus laides en tête, s’empressaient de se
faire inscrire pour une miniature ou un pastel, dans la crainte d’avoir l’air de se croire de la
catégorie des belles... douteuses. S’apeurer d’un pareil homme et de son parti pris de ressem-
blance presque pelliculaire, n’aurait-ce pas été reconnaître l’embarras où l’on pouvait être de
poser devant lui ? et une femme, bien... femme, se risque-t-elle jamais à rien d'approchant r
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