L' art: revue hebdomadaire illustrée — 16.1890 (Teil 1)

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L'ART.

peut-être un peu trop à l'ordre des peintures comestibles, de celles qui font littéralement venir
l’eau à la bouche.

L’antiquité n’est plus guère à la mode. Il n’y a pas plus de dix ans, on voyait encore
communément, au Salon, des Assuérus ou des Eudoxie, des Faustine ou des Héliogabale. Il
existait une influence assez sensible des Renan, des Flaubert, de l’école historique. Aujourd'hui,
rien de semblable, et l’on pourrait se demander si nous ne sommes pas, à la fin, un peu trop
délivrés des Grecs et des Romains.

M. Émile Lévy nous offre une scène mythologique. Nymphes, silènes, bacchantes,
canthares, etc., voilà à peu près tous les éléments de quelque beau camée, de quelque monument
taillé dans la précieuse et délicieuse matière de la cornaline ou de la sardoine-onyx. Il n'y
manque qu’une seule chose, à la vérité peu importante : le style. La strophe antique, ici, est
traduite en prose.

M. Axilette a peint l’Amour et la Folie. Cette Folie tient une marotte. Son visage est
orné d'un sourire sans finesse. Son corps, dépourvu de muscles, est rembourré avec du son. En
minaudant, elle plie les jambes de façon disgracieuse et fléchit gauchement sur les jarrets. Elle
est guidée par le « petit dieu badin », qui, comme chantait le bon Sedaine, « n'est jamais aussi
malin que quand il n’y voit goutte », dans un fond de feuillages qui rappelle les entourages
chers à certains photographes.

Il y a un sentiment historique rare dans les peintures de M. Rochegrosse. On sent qu'il a
subi une haute et bienfaisante influence, et parfois, dans sa manière, l'on retrouve l’art ingénieux,
spirituel, merveilleusement délicat du poète des Princesses. Rien n’est plus charmant qu’une telle
interprétation, rehaussée par une singulière liberté d’esprit, de la haute antiquité, des époques
lointaines, des temps contés par la Bible ou par LIérodote. Elle est ravissante, amusante au
possible, par sa docte et peu pédantesque archéologie, cette scène égyptienne de M. Rochegrosse.
Voici le harem de Misraïm, la salle peinte, à colonnes, avec sa décoration rouge, bleue et jaune,
sa fontaine aux eaux couvertes de nénuphars, et destinée, sans doute, à ce que certains articles
de publicité définissent « les soins secrets de la toilette des dames ». Voici les enfants, traînant
leurs petits jouets préhistoriques; voici le chat, animal sacré, assis hiératiquement sur son der-
rière ; voici les joyaux demi-barbares, rappelant la fastueuse bijouterie du Lévitique, les aveu-
glantes énumérations des Prophètes ; voici le coffret où sont entassés les vêtements parfumés,
tissés d’or, pareils à ceux dont il est question dans le délicieux psaume XLV. Les petites
esclaves, déjà soumises au régime du sérail, probablement préparées, comme Esther, par six
mois de myrrhe et six mois d’encens, ayant subi les approches et les caresses du mâle, sont
aussi brunes que la Sulamite. Avec leurs cheveux noirs tressés comme ceux des esclaves d'Amnéris
dans Aïda, elles examinent curieusement la chevelure blonde d’une gentille Occidentale aux yeux
bleus, achetée sans doute à quelque marchand qui Ta capturée sur les mers d’Europe ; cette
« nouvelle arrivée » semble fort émue à la pensée du sacrifice où elle va être la victime, ou
plutôt, si l’on préfère adopter les expressions de Musset, le « mystérieux autel ».

III

L'on admet généralement aujourd'hui, et à bon droit, que le sujet d’un tableau n a qu une
faible importance. Néanmoins, pour le psychologue et l'historien des idées, il y a, incontestable-
ment, de précieuses indications à recueillir sur les prédilections, l’esprit dominant d’une époque,
d’après les affinités plus ou moins secrètes qui portent les artistes à faire élection de tel ou tel
genre de thèmes. Décidément, il est aujourd’hui en baisse, ce nébuleux Moyen-Age, si cher au
romantisme, et dont Goethe, lors de son voyage en Italie, détournait sa pensée avec dégoût,
comme un « illustre sceptique du xvme siècle » qu'il fut et qu'il demeura toujours, d'après la
pénétrante intuition de Henri Heine.

Cependant, il y a toujours, dans tous les temps, des gens dont la montre retarde et qu’il
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