L' art français: revue artistique hebdomadaire — 4.1890-1891 (Nr. 158-209)

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L’ART FRANÇAIS

ÉDOUARD MANET

<( Olympia » an Luxembourg

Le Musée du Luxembourg vient de rouvrir ses portes au publie,
après une fermeture de quelques jours, et Y Olympia, d’Edouard
Manet, jadis si malmenée, occupe maintenant une place d’honneur
parmi les oeuvres des maîtres modernes.

Quel pas nous avons fait depuis vingt-cinq ans (Olympia
figura au Salon de 1865), un pas qui nous a permis de voir de
beaucoup plus près les hardiesses et les originalités.

Au moment d’envoyer la toile au Palais de l’Industrie, Manet
lui-même en fut effrayé (si j’en crois M. Emond Bazire) et
le grand poète Charles Baudelaire rassura le peintre en ces
termes :

<< Il faut donc que je vous parle encore de vous. Il faut que je
m’applique à vous démontrer ce que vous valez. C’est vraiment
bête, ce que vous exigez. On se moque de vous. Les plaisanteries
vous agacent. On ne sait pas vous rendre justice, etc., etc. —
Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce
cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriant ou que Wagner ?
O11 s’est bien moqué d’eux, cependant. Ils n’en sont pas nions.—
Et, pour ne pas vous inspirer trop d’orgueil, je vous dirai que les
hommes sont des modèles, chacun dans son genre et dans un
monde très riche, et que vous, vous n’ètes que le premier dans la
déaepitude de votre art. »

Manet céda, la toile fut exposée... et il y eut des grincements
de dents, des menaces de coups et des tentatives de massacre,
lorsque parut, dans le Salon gourmé, cette toile sincère d’une
ligne si sûre et d’une carnation si véridique, au dessous de
laquelle un rimeur bien intentionné avait inscrit ces vers ;

Quand, lasse de songer, Olympia s'éveille,

Le printemps entre au bras du doux messager noir ;

G est l'esclave à la nuit amoureuse pareille
Qui vient fleurir le jour délicieux à voir :

L’auguste jeune fille en qui la flamme veille.

Quand on pense qu’Glympia a triomphé de tout, même de
cette épigraphe !

« On vint par troupes, en armes, dit encore l’historien du
peintre à’Olympia. On rit, on hurla, 011 menaça. Contre cette
beauté au réveil, des cannes se dressèrent et des parapluies turent
brandis. Il se forma des attroupements que l’armée ne dispersa
point. L’administration, terrifiée, se crut obligée de la faire garder
par deux surveillants galonnés.

« Et cela 11e suffit pas !

« Au remaniement traditionnel elle plaça la nudité — que l’on
ne saurait voir — à des hauteurs incommensurables, où elle
défiait à la fois les fureurs et les regards. Qu’était donc cette
Olympia scandaleuse qui effara le bon Théo lui-même ?...

» Une jeune fille se repose sur un lit, recouverte d’une étoffe
orientale négligemment jetée. Les oreillers sur lesquels elle
appuie le coude relèvent son buste. Sa tête, ainsi redressée,
regarde de face, nonchalamment. Elle porte, pour tout ornement
et tout costume, une fleur rouge au chignon, un lacet noir au
cou, une sandale au pied.

» Une négresse, dansEombre — et plus noire que l’ombre —

lui présente un bouquet aux couleurs vives, enveloppé d’un
papier blanc, et, sur le bas de la couche, un chat noir, dont les
yeux étincellent, lait le gros dos ».

Quand on regarde ce tableau dans ie recueillement du musée,
à présent que se sont apaisées les inexplicables querelles d’antan,
on demeure frappé d’étonnement en songeant à tout ce bruit
soulevé, à toutes ces injures, à toutes ces railleries, dont il ne
reste qu’un souvenir...

Comment cette peinture si calme, si discrète, disons le mot: si
timide, a-t-elle pu passer pour audacieuse?... Peut-être est-ce
que notre éducation artistique n’était pas faite en 1865, et que
nous ne savions pas voir alors comme aujourd’hui...

Deux autres toiles importantes du maître figureront également
dans le présent numéro de l’Art Français : le portrait de M. Rou-
vière et les Anges au tombeau de Jésus-Christ. Nous devons remer-
cier à ce propos, M. Durand-Ruel, qui a bien voulu mettre ces
deux belles pages à notre disposition, et nous saisirons avec em-
pressement cette occasion de rappeler que le célèbre collection-
neur de la rue Le Peletier fut le premier admirateur d’Édouard
Manet. Ce que M. Zola fit avec ses articles de l’Événement,
M. Durand-Ruel le fit par la parole, et sa propagande fut d’autant
plus efficace qu’elle s’appuyait sur une compétence indiscutée.

Dans ces deux toiles encore, Manet nous apparaît avec ses
qualités de peintre ému, d’harmoniste sobre. Le ‘Portrait de
M. Rouvière nous le présente sous les traits d’Hamîct. 11 y avait là
deux rôles à incarner. Pour le chanteur celui du prince danois,
pour le peintre, celui de l’acteur. Tous deux ont mis du leur et
ce personnage noir, dont le visage révèle les sourdes colères,
répond merveilleusement à notre conception du vindicatif
Hamlet.

En ce qui concerne les Anges au tombeau, la critique la plus
sévère ne peut que se déclarer ravie. Tout est beau, ici, tout est
grand, sincère, magistral. Et cette peinture n’éveille,dans l'esprit,-
le souvenir d’aucune peinture antérieure. 'Fout y est neuf.

Firmin Javel.

P.-S. — Rappelons, en terminant, les titres des autres acquisitions
de l’Etat, nouvellement exposées au Musée des artistes vivants.

Dans la salle n° 1, l’Ave Maria de Bonvin. Une place vide réservée
à la Lelia de Carolus Duran, qui a été envoyée à l’Exposition de
Munich.

Dans la salle cà côté, la Jeune fille au bord de l’eau. d’Heibuth, et le
Soir de Binet.

Salle 5, un Portrait de M. Harmand, architecte, par Cabanel.

Salle 6, outre 1 ’Olympia, de Manet, la Bergerie, d’O. de Thoren ; et
Ma ‘Pèche, par M. Fouace.

Salle 7, une Course, par J. Lewis Brown.

La Vache blanche, de Julien Dupré, n’a pas encore remplacé, comme
on l’avait dit à tort, la Vache échappée, du même artiste.

Citons encore la Neige à la porte d’Asnières, de Billotte, et un Paysage
de la forêt d’Arques, de M, Charles Gosselin, conservateur du Musée de
Versailles ; — deux camées nouveaux, d’Emile Gaulard, et un essai de-
décoration pour un salon de la Villa Médicis, par M. Hector Dcpoüy.

A la sculpture, la Sirène, de M. Denys Puech ; Persée et Gorgone, de
M. Marqueste ; Gilliatt terrassant la pieuvre, par M. Carlier ; la statue
de Tanagra, par M. Gérôme, et la Tète de Charles Ier, de M. Carniés,
dédié par l’auteur au docteur Duborgia.

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