L' art français: revue artistique hebdomadaire — 5.1891-1892 (Nr. 210-261)

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L ART FRANÇAIS

PAQUES FLEURIES

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déjeuner, lorsque Gudule, notre vieille servante, m’annonce
qu’un jeune homme était là, demandant à me parler:

— Va dire à ce jeune homme que je déjeune.

— Il le sait, monsieur, il m’a répondu que ça ne lui faisait
rien.

— Mais ça me fait quelque chose à moi, ça me dérange... qu’il
vienne dans une heure.

— Y ne peut pas, monsieur, car à ce moment, il sera dans le
train qui retourne à Bruxelles.

— Eh bien ! fais le entrer.

Je continue à faire mes petites tartines, lorsque la porte se rou-
vre. Tu te rappelles qu’il faut descendre trois marches pour entrer
dans ma chambre à. manger ? Je vois dans l’encadrement de la
porte, un superbe garçon de vingt-trois à vingt-cinq ans; du
galbe, de la ligne ; tu sais que je tiens à la ligne? une figure loyale,
un regard franc et lumineux, des dents magnifiques; un teint de
bonne santé; un être réjouissant à regarder, qui me dit d’une voix
timbrée, et pourtant très douce :

— Pardon, monsieur Driessens, d’avoir tant insisté, c’est que
je dispose de si peu de temps...

— De quel pays es-tu, mon garçon ?

— D’Amsterdam.

— D’où viens-tu ?

— De Bruxelles.

— Et que veux-tu ?

— Entrer dans votre troupe pour y jouer les amants.

— Tu es donc artiste ?

— Oui, monsieur Driessens.

— Tu joues ?

— Au Théâtre du Parc.

— En français alors ?

— Oui, monsieur Driessens.

— Comment se fait-il que je ne t’y aie jamais vu ?

— C’est que je joue rarement et de petits rôles, mon accent
me gêne, je travaille à m’en délaire, mais malgré ma bonne
volonté je vois que j’aurai beaucoup de peine, alors, j’ai pensé
que dans votre théâtre flamand, ce défaut deviendrait une qualité,
et je suis venu m’offrir... Je vous en prie, ne me repoussez pas,
monsieur Driessens, essayez-moi, je sens que sous votre direction,
aidé de vos conseils, je puis faire quelque chose. J’aime l’art, le
travail ne me fait pas peur; j’ai le caractère docile, et rien ne me
rebutera.

Sa voix était si chaude et si persuasive qu’elle m’enjôlait le
cœur.

Je me tournai vers ma fille qui regardait ce beau garçon de
tous ses yeux, et lui dis :

— Comment le trouves-tu ?

La petite me répondit en baissant le nez dans son assiette et en
devenant rouge comme une cerise :

— Papa, je le trouve bien.

— Et toi qui veux entrer dans mon théâtre, comment est-ce
que tu trouves ma fille ?

Le jeune homme devint coquelicot et balbutia :

— Monsieur Driessens, je la trouve très bien.

— Dis-moi, est-ce que tu as beaucoup de famille ?

— Hélas ! monsieur Driessens, je n’ai plus personne.

— Tu n’as pas de père ?

— Non, monsieur Driessens.

— Tu n’as pas de mère ?

— Non, monsieur Driessens.

— Tu as une malle ?

— Oui, monsieur Driessens.

— Va la chercher, je te prends. Tu joueras les amants dans
ma troupe, je m’occuperai de toi; je te ferai travailler.Tu logeras
dans la chambre au-dessus de la mienne; tu prendras tes repas
avec nous et, dans un an, si, comme je le crois, tu es un brave
et honnête garçon, tu épouseras ma fille et nous ne nous quitte-
rons jamais. Va vite chercher ta malle! Va !

Aujourd’hui, j’ai dans mon théâtre, le plus exquis des jeunes
premiers et dans ma maison je plus parfait des gendres ! Je n’avais
qu’une fille, maintenant j’ai deux enfants qui vont bientôt m’en
donner un troisième, termina-t-il la figure rayonnante d’une joie
indicible.

— C’est égal ! tu jouais là un jeu dangereux !

— Non, tu sais qu’il a l’œil américain, ton vieux Driessens;
puis, élevant son verre : A votre santé, mes chers, et au relève-
ment de la France ! ! !

H. Lafontaine.

LES CLOCHES

C’était un dimanche, par un matin ensoleillé, jour de pèleri-
nage à Fourvières: tout un peuple montait vers l’église bâtie en
haut de la colline, se répandait à travers les jardins ou se pressait
dans les cryptes, d’où il s’exhalait une odeur chaude, humide,
fade, d’humanité, d’encens et de souterrain.

Partout des hommes vêtus de noir, des femmes en robe de
couleur, et, çà et là, une chasuble de prêtre aux orfrois éblouis-
sants, le camail violet d’un évêque, les longues tuniques pourprées
des enfants de chœur.

Des appels, des cris, des voix innombrables retentissaient, au
milieu du piétinement de la multitude sur le sable des allées qui
criait sous les chaussures comme si des rateaux avaient labouré sa
surface avec leurs ongles de fer.

Après avoir franchi une petite porte qui s’ouvre derrière l’église,
un long escalier en colimaçon me conduisit sur la plate-forme du
clocher, d’où le regard peut embrasser la plaine à une distance
indéfinie.

Le ciel était bleu pâle, d’un bleu divin comme l’on en voit aux
enluminures des antiques missels, et tout à l’horizon il se fondait
en une teinte rosée, presque violette, couleur de lilas fleuri.

Avec des cris stridents, les hirondelles fendaient l’air, rapides
comme des flèches, et, balancés dans les hauteurs de l’azur, des
oiseaux de proie, les ailes tendues, planaient.

Tout en bas, à de vertigineuses profondeurs, Lyon pressait ses
milliers de toits couverts de tuiles rouges ou d’ardoises grises, sur
lesquels ça et là, s’allumait au soleil la vitre d’une lucarne qui
resplendissait comme une plaque d’argent fondu.

Vers Perrache, la Saône et le Rhône se rejoignaient pareils à
deux rubans, l’un, d’un azur sombre, et l’autre vert pâle comme
un fleuve d’émeraudes. Puis, c’était la plaine immense où les blés
ondovaient en nappes blondes et tout au loin, en cercle, dans une
brume plus légère qu'une mousseline, les sommets des Alpes,
coiffés de neige rose, le Dauphiné et ses forêts, la masse noire de
l’.Auvergne avec ses volcans éteints.

Au pied de Fourvières, dans l’église primatiale de Saint-Jean,
une cloche s’ébranla, et ses coups se succédaient sur le même ton,
graves, lents, bien rythmés.

Une autre cloche lui répondit, tout à l’opposé, à Saint-Denis,
sur la Croix-Rousse, bien lointaine celle-là, bien faible, près-
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