Société de l'Histoire de l'Art Français [Editor]
Bulletin de la Société de l'Histoire de l'Art Français — 1910

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moyens qui lui paraissent le plus propres pour préserver
de la destruction des œuvres d'art qu’il sait apprécier à
leur juste valeur :

3o ventôse an II.

Mes concitoyens, — Intéressé comme vous par état à la
conservation des belles choses, vous trouverez bon sans doute
que je vous avertisse que les gardiens de la ci-devant église de
Saint-Sulpice m’ont assuré qu’ils ne pouvoient répondre des
figures de Bouchardon qui servaient de décoration au chœur,
étant exposées à toute heure du jour à la discrétion des hommes
oisifs et malintentionnés.

La figure de Saint André est mutilée, son nez est cassé, je
n’ai même pas pu en trouver les morceaux que j’aurois rajus-
tés. Ces figures sont descendues de dessus leur socle, composé
de deux pierres de Tonnerre, dont les parties sont déposées
au hasard; les vives arêtes de ces pierres sont mutilées dans
les parties les plus essentielles, les calles étant mises avec la
plus grande négligence.

Si ces figures ne sont point des modèles qui doivent nous
servir de la plus haute instruction, Bouchardon possédait
néanmoins une portion de talent qui le met au nombre des
artistes d’un grand mérite. Ces mêmes figures, simples dans
leur composition, sont d’un ciseau sûr comme son dessin.
L’étude du nu est ressentie avec grâce, qui force l’homme
d’étude à l’admirer. Je crains qu’à cause du caractère d’apôtres
qu’elles représentent, qui n’est plus d’accord avec l’empire de
la Raison, on ne leur refuse un asile et que leur maître et la
bienheureuse Madone n’éprouve le sort du Saint Jérôme de
Sarrazin, qui a été jeté à bas avec les autres figures qui l’ac-
compagnaient au coin des rues qui donnent sur le quai de
Gèvres. Le citoyen Beauvallet n’a pu le sauver du décret que
la Commune a obtenu. Cette figure, dont j’ai recueilli quelques
morceaux, étoit essentielle à conserver et pouvait servir de
modèles aux artistes. C’est à juste titre que je crains qu’on ne
prononce contre les figures de Bouchardon. En ce cas, pour
éviter toute inquiétude, je fais la motion que les artistes qui
ont de grands ateliers dans le Louvre soient gratifiés de
quelques-unes de ces figures. Les soins qu’ils en prendraient
seraient un honneur qu’ils rendraient à la mémoire d’un
homme qui a honoré son siècle.

Je soumets mes idées à vos décisions et je serai très flatté
si je puis être de quelque utilité à mes concitoyens qui sont
surchargés d’opérations qu’exige le bon ordre de la République.

Salut et fraternité. Chardin.

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