Bulletin de l' art pour tous — 1892

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ART-POUR • TOUS

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recteur - Fondateur

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G. Sauvageot j P. Gélis

Directeur
1865-85

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2, rue Mignon, 2 '

31e Année ^ Mai 1892

BULLETIN Dli MAI 1892

L'Art pour Tous au Salon

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La Société des H. C.

... Joli mois de mai, quand reviendras-tu?...

Il est revenu, triste et froid, le mois de mai,
le mois des artistes. Il a apporté peu de feuilles,
mais beaucoup de tableaux. Paris est livré de
nouveau à l'invasion annuelle des peintres.

Depuis longtemps, on les sentait venir. Le
Volney et l'Épatant avaient donné le signal.
Puis, ce furent les Aquarellistes, les Pastellistes,
les Indépendants, les Inquiets, la Rose-{-Croix,
les Femmes-Artistes. Jamais découragé, le
public accourait, s'écrasait dans les salles, et
sortait en se disant: Quelle fécondité! mais que
va-t-il bien rester à ces peintres pour nous com-
poser un Salon ?

Car le Salon est nécessaire à l'existence du
Parisien. Paris sans un Vernissage, cela ne se
Peut imaginer.

Or les inquiétudes du public étaient mal fon-
dées : en vidant leurs ateliers, les peintres ont
encore trouvé huit à dix mille toiles à lui fournir.

Et quand ce bon public, complètement ahuri
celte fois, sortira des deux Salons, où les jurys
sévères n'auront admis qu'un tiers de celte pro-
duction, il s'avouera qu'il était à bout de forces
el que les peintres sont vraiment une race en-
combrante.

A présent, écoutez les artistes. Tous les ans,
cette fois-ci plus encore que les autres, c'est un
concert de révoltes et de malédictions à l'adresse
du jm-y.

Ont-ils raison? Peut-être. Les écoute-t-on?
Jamais. Et qui les écouterait?

Les abus contre lesquels ils protestent, les
règlements qu'ils incriminent, c'est à leurs au-
teurs mêmes qu'ils s'en plaignent : ceux-ci sont
juges et parties dans la question : c'est contre
leurs intérêts qu'on leur demande d'agir. Peut-on
être plus naïf?

Quant au grand public, il se désintéresse de la
querelle : il a son Vernissage, cela lui suffit.

D'où vient cet état de choses et à quoi nous
mène-t-il? Il est peut-être utile de le rechercher.

* *

Autrefois, — il y a bien longtemps ! — le Salon
était ce qu'il devrait être : une manifestation
d'art, et pas autre chose.

\lors chaque artiste envoyait autant d'oeuvres
Mu'il lui plaisait. Honnêtement préoccupé de
son seul Idéal, il choisissait dans son œuvre ce
qui lui paraissait réaliser un progrès, marquer
un effort et il l'exposait.
C'était le temps de Delacroix, de Courbet, de

Corot, de Decamps, de Rousseau. Alors il y
avait aussi des querelles, des rivalités et des
luttes d'écoles; mais celles-là étaient utiles et
fécondes parce qu'une seule préoccupation les
dominait, celle de mieux faire; parce qu'un seul
mot était la devise commune : l'Art.

Petit à petit, tout change : la peinture pros-
père et devient productive. Les marchands
s'avisent du parti qu'ils en peuvent tirer. Us
accaparent les débutants qu'ils devinent, mono-
polisent leurs talents, agiotent sur leurs chances
d'avenir : c'est une banque avec ses krachs et
ses belles fortunes. Le Salon change de carac-
tère, il devient un comptoir. La médaille n'est
plus la distinction rêvée, qui encourage ou cou-
ronne une carrière : elle est une valeur cotée.
Elle ne souligne pas un talent, elle étiquette un
produit, et donne le taux de sa valeur mar-
chande. Alors la médaille devient pour l'artiste
un besoin matériel, absolu : on la multiplie et le
Salon s'encombre.

Puis, ce mouvement commercial donnant à la
peinture un essor extraordinaire, cela devient
une folie. Oublié, le vieux proverbe : Gueux
comme un peintre ! Perdue, cette race d'artistes
fiers et timides, qui, fuyant la foule, dédaigneux
de l'argent, épris du Beau, s'enfonçaient dans la
solitude pour y rêver en paix! La peinture de-
vient le plus lucratif et le plus facile des métiers,
tout le monde veut en faire. L'artiste pénètre
dans tous les milieux, se faufile dans tous les
mondes : de cette promiscuité naît un type nou-
veau, Y artiste-amateur.

Désormais, le Salon est perdu. Il s'emplit à
déborder, chaque année davantage. Sur trois,
sur quatre rangs, les toiles s'y entassent. Ce
n'est plus un comptoir, c'est un bazar, une halle
gigantesque, dont la simple visite prend les pro-
portions d'un écœurant labeur.

Mais cette débauche de peinture ne pouvait
durer toujours. On avait gâté le métier, il a cessé
de rendre. Or, quand il n'y a pas de foin au râ-
telier, les chevaux se battent, et les peintres se
sont battus. Querelles d'atelier, rivalitésd'amour-
propre sous lesquelles il n'y avait, en somme,
que la nécessaire lutte pour la vie. Sous un pré-
texte quelconque la débâcle a eu lieu, et le Salon
national s'est formé : voilà où nous en sommes.

*

Au fond, que voulaient les dissidents du
Champ de Mars? Tous avaient les récompenses
nécessaires pour coter leur talent. Ils ont voulu
fuir le ridicule encombrement du Palais de l'In-
dustrie, exposer à leur aise ce qui leur convien-
drait, être chez eux en un mot. Us ont l'ail
renaître le Salon d'autrefois, et ils ont 1res
utilement travaillé pour l'art.

Mais au Palais de l'Industrie, la question se
pose plus épineuse que jamais.

Il faut épurer sévèrement le Salon pour lutter
contre la concurrence : et pourtant il faut le
laisser ouvert à tous, puisque c'est une de ses
conditions fondamentales.

Réduire les admissions, c'est facile : répartir

les places, c'est une autre affaire : on avait
compté sans les hors concours.

La Société compte, grâce au luxe de médailles
distribuées chaque année, un nombre considé-
rable de membres admis de droit. Il y a près de
huit cents hors concours : le nombre d'exempts
était à l'avenant. Avec dix-huit cents toiles aux-
quelles on s'est réduit, la moitié de ces privilé-
giés aurait peine à trouver place si chacun d'eux
envoyait les deux œuvres permises.

On a bien, il est vrai, restreint aux seuls hors
concours le privilège de l'admission de droit.
Les anciens exempts passent maintenant devant
j le jury. Mais cette réforme est illusoire, parce
j qu'il faudrait, pour l'appliquer utilement, un jury
j au-dessus des réclamations et des rancunes que
' soulèveraient ses rigueurs : un jury composé de
( juges attentifs, et non de camarades ou d'indif-
férents.

Or le jury actuel, désigné par le sort, changé
j chaque année, n'est qu'un assemblage hètéro-
j gène où les oubliés coudoient les inconnus;
! incapable d'entente, d'action commune.

Vous voyez d'ici comment il va fonctionner.
D'abord on passera en revue les envois des hors
concours — maîtres ou camarades. On échan-
gera les compliments et les bons numéros de
placement. Puis, quand il restera quelque
quatre ou cinq cents places à distribuer, ce sera
l'examen des quatre ou cinq mille œuvres res-
tantes, une sorte d'immense repêchage, une ga-
lopade effrénée de toiles devant ces gens fati-
gués, indifférents, qu'obsède l'idée fixe d'en
avoir bientôt fini.

Que deviennent les petits dans celte bagarre?
Quelle garantie y a-t-il pour eux dans cejuge-
gement anonyme ou, plutôt, dans cette exécution
sans jugement?

Et le jugement lui-même, sait-on quel sera
son résultat? 11 est inattendu, mais fort logique:
c'est que les plus mauvaises toiles du Salon
seront des toiles de hors concours.

Ceux-là sont sûrs de leur affaire : la place
acquise les dispense de l'effort, et tandis que le
jury sévère tiendra à un niveau élevé ses rares
admissions, eux, tranquillement, accrocheront
aux cimaises des productions médiocres, quel-
quefois ridicules.

Sans doute, un succès vaut sa récompense,
mais combien en abusent ! Et ils le font parfois
avec une naïveté qui déconcerte. Au Salon de
1887, il y avait deux grandes toiles, deux
paysages, signés et datés de 184&! On se de-
mande ce que l'arl a pu gagner à pareille exhu-
mation.

Encore si l'on n'avait à constater que des
erreurs artistiques! mais combien n'en eompte-
t-on pas qui jamais, de près ou de loin, ne
songent plus à l'art, et pour lesquels le Salon
n'est qu'une boutique mieux achalandée, où ils
vendent leurs toiles, comme d'autres des lor-
gnettes !

Nous nous permettons, nous, de trouver que,

BULLETINS DE L'ART POUR TOUS. — N" 77.
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